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Anaïs La Porte

 

 

 

L’Œil de Tolmuk

 

 

Les Puissances de Nilgir

Tome I

 

 

Illustrations

Ophélie La Porte

 

 

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Copyright © Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

 

 

À Ophélie, William et Maureen

qui, les premiers, m’ont accompagnée

à la découverte de Nilgir…

 

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Partie I

 

 

Vogue-Espérance

 

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Brume et tempête… Ça sent les ennuis pour ce bon vieux Vogue-Espérance ! (Maël)

 

 

1

 

 

 

Le soleil dans les yeux, Owen se frayait lentement un chemin sur le quai encombré et bruissant d’activité du port d’Éthys.

 

L’heure de la marée approchait.

Des hommes de tous horizons se dépêchaient de charger les navires qui allaient bientôt partir aux quatre coins du monde : Orias, pays des soieries luxueuses dont les secrets de fabrication étaient jalousement gardé par ses artisans ; Messiane, que l’on nommait « la porte du Continent Mineur » ; ou encore Tolmuk, cette contrée lointaine à la gastronomie si élaborée. Une odeur d’épices et de friture s’échappait d’ailleurs de la jonque1 tolmukie quand le jeune garçon la dépassa.

 

Les dockers2 pressés ne remarquaient pas son petit gabarit. Aussi, après avoir failli pour la énième fois se faire renverser, il décida de se rapprocher du bord du quai : en se faufilant sous les passerelles et les amarres, il croiserait moins de monde. Il contourna une grande caisse à outils de charpentier posée près d’une galère en réparation et se remit en route.

Dans le ciel, deux mouettes échangeaient un dialogue strident tout en décrivant des cercles au-dessus d’Éthys. Owen leva brusquement la tête, se demandant ce qu’elles pouvaient bien se raconter. Mais les masses imposantes des navires occupaient tout son champ de vision. Il ne pouvait même pas voir le bout du quai. Cela l’arrangeait.

En dépit de son allure mesurée, il finit par arriver. Il s’arrêta un instant et fixa l’ombre projetée à ses pieds par la coque du tout dernier bateau amarré là.

Il ne voulait pas le regarder.

Pas encore.

 

Il inspira longuement pour chasser la panique qui cherchait à s’emparer de lui et les odeurs du port l’assaillirent : celle, un peu forte, des algues incrustées dans les piliers soutenant les quais, que la marée commençait à recouvrir ; celle des poissons tout juste pêchés, frétillant encore près des filets.

Le vent marin changea brièvement de direction et Owen fronça le nez. Une puanteur abominable arrivait par petites bouffées de la galère3 qu’il venait de dépasser. Le jeune garçon reconnut celle de l’un des fruits locaux. Malgré l’odeur, on lui avait dit à l’auberge que l’on en tirait une farine délicieuse et qu’Éthys en vendait par quintaux.

Quand il eut épuisé tous les prétextes possibles, Owen se retourna vers le grand trois-mâts qui le surplombait. Il se força à le détailler, gravant dans son esprit chacune des lettres d’or peintes sur la poupe, comme s’il voulait encore s’assurer que c’était ce navire-là et pas un autre.

 

Vogue-Espérance.

Pas de doute.

Il emprunta la passerelle de bois clair qui menait à bord. Il ne put retenir un frisson de terreur pure à l’idée que ce bateau avait été construit à Nilgir.

Nilgir… Si tout se déroulait suivant le plan qu’Elle lui avait expliqué, il n’irait pas jusque-là. Seulement, chaque planche, chaque cordage, chaque voile venait de Nilgir. Il ne fallait pas penser à cela, ou la panique reviendrait.

 

Au moment où il posait un pied sur le pont, un adolescent d’une quinzaine d’années à peine passa en trombe. Le vent iodé apporta à Owen des bribes de ce qu’il marmonnait :

— Espèce de petite peste… Je t’en ferai, moi, des tresses !

Le jeune homme, tout en bras et en jambes, repoussa d’un geste rageur les cheveux qui lui tombaient dans les yeux et courut à l’appel d’un marin perché sur le mât central.

Lentement, comme s’il s’attendait à ce que le pont se soulève et l’éjecte du navire, Owen avança de quelques pas. Voilà. Le moment était venu. Plus possible de reculer.

Un mur humain surgit alors devant lui.

— Halte-là ! dit l’immense marin. Pas de resquilleurs !

Le jeune garçon dut rassembler son courage pour oser répondre – sa tête était à peine plus large que le biceps du colosse.

— Je ne resquille pas. Je voulais juste demander si on avait besoin d’un aide-cuisinier ici.

— Ah ! C’est différent ! Va donc voir le coq4. Par là. Tu t’y connais en popote ?

— Oui, monsieur.

Ses tâches habituelles étaient bien plus ingrates que l’épluchage et la découpe des légumes. Il n’en dit rien et se contenta de suivre la direction indiquée. Dans la cambuse, le chef ne savait plus où donner de la tête et il accueillit cette aide inespérée avec trop de soulagement pour penser à poser des questions précises.

 

Owen se concentra sur l’inventaire des provisions, essayant d’oublier la véritable raison de sa présence à bord. Maintenant qu’il avait franchi la première étape, il ne lui était plus possible de reculer. Comme si on lui avait laissé le choix !

Dans le ciel, les mouettes continuaient leur ballet, se riant bien de ces points minuscules qui s’agitaient en tous sens sur le sol. Ah ces hommes !

 

 

2

 

 

 

À califourchon sur la grande vergue5, Maël resserra un cordage sous la conduite de Robin, le second.

Brieuc, le capitaine du Vogue-Espérance, se tenait sur le gaillard d’arrière et le mousse6 sentait son regard suivre chacun de ses gestes, aussi y mit-il tout son cœur. Il fallait lui montrer que ces deux ans passés à son bord n’avaient pas été gaspillés et qu’il connaissait maintenant parfaitement son métier. Il espérait bien devenir matelot à la fin de cette traversée. Tout l’équipage le pensait prêt, mais la décision appartenait au capitaine.

Maël risqua un coup d’œil interrogateur vers celui-ci et son moral plongea plus bas que la ligne de flottaison : Brieuc ne faisait plus attention à lui ! Il arpentait le pont en fixant le quai d’un air mécontent. Que lui arrivait-il ?

Revenant à ses nœuds, le mousse essaya de se rassurer comme il le pouvait. Les derniers préparatifs avant le départ étaient toujours très prenants et Brieuc n’avait pas de temps à consacrer au plus jeune membre de son équipage.

— Capitaine ? demanda le second, qui avait lui aussi repéré son agitation. La marée…

— Je sais, Robin. Tu as raison. On ne peut plus attendre !

Au moment où Brieuc allait donner l’ordre d’appareiller, une jeune dame monta tranquillement sur le pont, chargée d’une énorme valise.

Maël la regarda avec étonnement. Elle était très élégante, rien à voir avec la fille du capitaine, un vrai garçon manqué. Et elle était seule. Étrange, pour une demoiselle de son âge – il devina qu’elle devait avoir dans les quatorze ans, peut-être même moins. Sa tenue la vieillissait.

Elle posa son bagage et s’agrippa au bastingage, l’air mal à l’aise. Elle ne devait pas être habituée aux mouvements d’un bateau, pourtant encore très faibles dans le port.

Un raclement de gorge venu de Robin rappela à Maël qu’il ne se trouvait pas là pour bayer aux corneilles. Le mousse se pencha à nouveau sur son cordage. Toutefois il parvint, en pivotant légèrement, à apercevoir le reste de la scène. Il garda les oreilles grandes ouvertes, curieux d’en savoir plus sur cette nouvelle passagère.

— Vous êtes en retard, dit sèchement le capitaine.

— Pas du tout, je suis pile à l’heure, puisque vous êtes sur le point de partir.

Elle lui adressa un sourire ravageur qui le laissa indifférent.

Bien essayé, songea Maël. Mais le capitaine a une fille, il connaît le truc.

— Colin ! Emmène mademoiselle à la cabine de Line, elles vont la partager pour la durée du voyage.

— Oui, capitaine !

Ledit Colin s’approcha. C’était le mur humain qui avait pour mission d’empêcher les resquilleurs de monter à bord. Il empoigna la valise sur un battement de cils de la jeune dame, car, contrairement à Brieuc, il n’était pas armé contre ce genre de regard.

— Merci, monsieur, dit-elle.

Le capitaine les observa s’éloigner en soupirant. L’arrière des oreilles de Colin était rouge pivoine.

Maël laissa échapper un petit rire, mais un raclement de gorge le fit sursauter. Il réalisa que Brieuc le fixait, lui et ses bras ballants, d’un air amusé. Mais il ne semblait pas fâché, car il lui adressa un clin d’œil.

— Deux filles pour faire tourner l’équipage en bourrique ! Nous nous engageons dans une rude traversée !

 

 

3

 

 

 

Line regarda la cabine d’un air satisfait. Ses vêtements étaient pliés dans le placard ; ses livres d’étude et ses cahiers s’alignaient dans la bibliothèque vitrée sous le hublot. Tout était net, pour une fois. Elle hésitait à appeler Brieuc pour lui faire constater qu’elle savait ranger ses affaires. Mais le moment était plutôt mal choisi : on ne distrait pas un capitaine alors que son navire s’apprête à prendre la mer !

Elle fit un dernier tour pour s’assurer qu’elle n’avait rien oublié, puis s’arrêta au centre de la pièce. Son cœur palpitait d’excitation. Elle sautillait sur place, réfrénant son envie de battre des mains. Plus jeune, c’était sa manière d’exprimer sa joie et son impatience. Mais, à treize ans, elle était bien trop vieille pour ça.

 

Quand arriverait donc sa nouvelle compagne de voyage ? Elle aurait dû se trouver à bord depuis longtemps ! La marée était parfaite, le Vogue-Espérance prêt à partir. Ne connaissait-elle pas les exigences de la mer ? Line regarda par le hublot, dont le verre dépoli laissait seulement deviner quelques formes. La cabine donnait sur l’océan et elle en distinguait le bleu profond et mouvant, sous l’azur plus clair du ciel.

Elle se demandait si elle n’allait pas monter sur le pont et tenir compagnie à son père qui devait être aussi impatient qu’elle, quand elle entendit des bruits de pas dans la coursive. Elle se précipita pour ouvrir la porte et, ce faisant, aperçut le trou dans sa manche. Consternée, elle se rappela qu’elle l’avait fait en essayant d’attraper une plume qui avait roulé sous sa couchette, quelques minutes plus tôt. Une fois la plume rangée, elle avait complètement oublié cet accroc et maintenant il était trop tard pour se changer…

 

Mais déjà, une jeune fille aux longs cheveux roux entrait, suivie de Colin qui portait sa valise. Le marin posa le bagage au milieu de la petite cabine et souleva son béret d’un air poli. Line éclata de rire.

— Qu’est-ce qui te prend ?

Le visage cramoisi, il tourna les talons et sortit en refermant la porte derrière lui. Toutes deux écoutèrent le bruit de ses pas diminuer à mesure qu’il s’éloignait.

Puis la nouvelle venue tendit la main :

— Je m’appelle Léonie.

Elle avait parlé sur un ton serein qui n’avait rien à voir avec l’agitation que Line ressentait à cet instant. Celle-ci se présenta à son tour, lui serrant la main avec vivacité.

— J’ai tellement hâte…

Elle sentait les mots se bousculer dans sa bouche, comme s’ils étaient pressés d’en sortir.

— Je comprends, répliqua Léonie sans se départir de son calme. Mais nous ferions mieux de ne pas trop en dire, tu ne crois pas ?

Un peu déçue, Line acquiesça. Brieuc lui recommandait sans arrêt d’être discrète, mais elle avait espéré qu’avec sa nouvelle compagne, au moins, elle pourrait aborder le sujet qui monopolisait ses pensées depuis des semaines.

— Bien sûr, tu as raison.

Elle embrassa la cabine d’un geste.

— Installe-toi, je t’ai laissé de la place dans les placards et sur les étagères. Tu voyages toujours aussi léger ? ajouta-t-elle avec un sourire moqueur, en montrant la grosse valise qui occupait presque tout l’espace libre.

— Non. C’est pour donner le change.

— Je vois. Bon, je monte : j’adore observer les manœuvres d’appareillage7. Quand tu seras prête, je te ferai faire le tour du plus beau bateau du monde !

 

 

4

 

 

 

Luttant contre la nausée, Léonie monta sur le pont. Elle espérait vaguement que l’air frais du large calmerait son mal de mer naissant, mais elle ne se faisait pas trop d’illusions. Le roulis8 l’empêchait de marcher droit et elle s’était déjà cognée trois fois aux parois de la coursive. À ce rythme, elle serait couverte de bleus bien avant d’avoir atteint le but de leur voyage !

 

Brieuc avait fini de diriger ses marins, guidant habilement le vaisseau hors du port d’Éthys. Le Vogue-Espérance s’engageait maintenant sur l’océan de Lapis et gagnait le large à toute vitesse comme s’il avait hâte de se dégourdir les jambes.

Le capitaine se tourna vers Léonie et lui adressa un bref signe de tête. Il semblait soucieux. Il ne fallait pas être devin pour savoir ce qui le troublait. Elle imaginait l’inquiétude qu’il devait éprouver à l’idée de ce voyage, bien qu’il se rende chez un ami cher. C’était en tout cas ce qu’elle avait entendu dire à son sujet. Le roi de Nilgir ne lui avait-il pas offert ce navire ? Mais la route risquait d’être semée d’embûches et Brieuc ne l’ignorait pas.

 

Léonie aperçut Line qui, accoudée au bastingage, regardait les côtes du Continent Majeur s’éloigner. Elle oublia un instant son mal de mer. De loin, on aurait pu prendre la jeune fille pour un mousse, avec ses cheveux bruns dorés qui lui arrivaient au menton quand ils ne voletaient pas dans le vent. Ses vêtements accentuaient cette impression : pantalon de toile et marinière bleue. Elle fronçait les sourcils, la mine inquiète, comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important.

D’ici peu, tout va devenir sérieux. Vu le but de notre voyage…

Bien entendu, il ne fallait surtout pas en parler. Mais ne rien dire ne suffisait pas à le faire disparaître. Léonie avait hâte d’arriver. Quel soulagement alors !

 

Line tourna vers elle son regard aussi bleu que l’océan. Son sourire s’effaça aussitôt. Elle s’approcha et Léonie remarqua qu’elle était déjà parfaitement habituée aux mouvements de la mer : elle adaptait sa marche à chaque coup de roulis avec une aisance déconcertante.

Le navire partit à l’assaut d’une vague. Fermant les yeux, Léonie se retint au bastingage9. Une sueur froide perlait à son front. Elle sentit une main se poser sur son épaule.

— Ça ne va pas ? Tu es de la même teinte que ta tunique !

C’était sa couleur préférée – un beau vert pâle.

— En fait, j’ai le mal de mer, répondit-elle avec difficulté. La dernière fois que j’ai voyagé en bateau, j’ai dû rester allongée toute la durée de la traversée. Il faisait un temps épouvantable.

— Mais aujourd’hui on ne voit pas un nuage ! Regarde ce ciel magnifique !

Léonie secoua la tête. Le problème ne venait pas du ciel.

— Il y a quand même des vagues !

— La mer est toujours en mouvement…

Elle grimaça et Line s’interrompit.

— Je crois que je ferais mieux d’aller m’allonger…

— Tu as raison !

 

 

5

 

 

 

Regroupés dans le carré10, les marins avalaient tranquillement un morceau. Le temps avait fraîchi et certains avaient enfilé un vieux caban. Tous éprouvaient cette satisfaction qui suit une journée bien remplie.

Avant de venir dîner, Maël avait demandé à Colin de couper sa tignasse. Depuis, il y voyait beaucoup plus clair. Pliant ses longues jambes, il s’assit dans son coin habituel qui lui semblait bien étroit maintenant. Il avait grandi d’un coup et il avait encore du mal à s’y faire. Il compta dans sa tête le nombre d’objets renversés ce jour-là à cause de ce corps encombrant : le seau d’eau de mer pour laver le pont – pas trop gênant ; la boîte à biscuits quand il avait montré au nouveau les soutes à vivres – assez embarrassant, surtout devant un inconnu ; la bouteille de vin du capitaine au déjeuner – aïe aïe aïe ! Et pourtant, il s’améliorait.

 

L’aide-cuisinier lui tendit une écuelle fumante et un quignon de pain puis s’assit près de lui. Cet Owen avait déclaré au coq qu’il avait quatorze ans, mais il en semblait à peine douze, avec sa petite taille. Avec ses cheveux et ses yeux noirs, et sa peau foncée, il ne devait pas être du coin. Maël avait entendu dire que les peuples de l’Archipel de l’Ouest avaient le teint sombre comme le jeune garçon. Lui-même n’était encore jamais allé aussi loin dans cette direction.

Le mousse observa son voisin en douce. Ses vêtements, rapiécés de partout, étaient trop grands pour lui. Le vieux Yann lui avait prêté une veste, car il était arrivé à bord les mains dans les poches, sans même une petite laine. Il avait dû retrousser les manches plusieurs fois pour pouvoir manger sans les faire tremper dans la soupe.

 

Après avoir savouré quelques cuillerées bien chaudes, Maël se décida à engager la conversation. C’était dur de se retrouver sur un bateau avec des inconnus, surtout quand on débutait dans le métier, il ne s’en rappelait que trop bien. Il devait aider Owen à s’intégrer, comme les marins l’avaient aidé, lui, deux ans plus tôt.

— Tu arrives d’où, toi ?

L’aide-cuisinier avala un gros morceau de pain qu’il venait de fourrer dans sa bouche avant de répondre.

— D’Orias, dit-il.

Sa voix était fluette, presque aussi aiguë que celle d’une fille, et il semblait très timide. Il avait parlé en fixant le contenu de son assiette, mais il jetait parfois des petits coups d’œil en coin à Maël, comme s’il avait peur de lui.

— Orias ? Le pays en plein milieu du Continent Majeur ?

— Oui, c’est ça.

Le mousse fronça les sourcils, étonné. Il s’était trompé, Owen n’était pas un Occidental. Maintenant qu’il y pensait, il n’avait jamais rencontré d’Oriais auparavant, juste entendu parler de leurs techniques pour créer de beaux vêtements. Ce genre de chose ne l’intéressait pas trop. Et à voir la tenue du nouveau venu, lui non plus. Peut-être les Oriais préféraient-ils vendre leurs soieries plutôt que les porter ?

— Jamais été là-bas. Trop loin à l’intérieur des terres pour un marin ! Je visite seulement les villes côtières. D’ailleurs, je viens de Messiane.

— C’est là qu’on va ? demanda Owen en remuant un peu le contenu de son écuelle.

— On s’y arrête un jour ou deux, seulement le temps de recharger en provisions.

— Et ensuite ?

Maël s’esclaffa. Owen était donc du genre à s’embarquer sur un navire sans savoir où ce dernier se rendait ? En tout cas, il avait oublié sa timidité et le regardait maintenant franchement, avec seulement un reste de crainte dans le fond des yeux.

— Ensuite, direction… Nilgir !

— Nilgir ?

De surprise, Maël laissa tomber son morceau de pain dans la soupe.

— Ne me dis pas que tu ne connais pas les Puissances de Nilgir !

Son voisin avait reporté son attention sur son dîner, mais il semblait plus pâle tout d’un coup.

— Euh, si… je crois, répondit-il d’un ton vague.

Il était clair qu’il ne voyait pas du tout de quoi il était question ! Le mousse éprouva une envie soudaine de le taquiner.

— Et tu sais quoi, à ce sujet ?

Owen tritura le contenu de son écuelle en gardant le silence. Maël n’y tint plus.

— Hé, les gars ! Il sait rien sur Nilgir !

— Hein ?

— Pas possible !

— Mais d’où il sort, ce nigaud-là !

— Euh… je n’ai pas dit que je ne connaissais pas, précisa Owen. J’en ai entendu parler.

— Et t’as entendu quoi ? demanda Colin de sa voix grave, aussi imposante que son immense personne.

— Ben… c’est un pays magique, non ?

— Ouais. Et ?

— Ça a l’air… chouette…

Le grand marin fit un clin d’œil au cuisinier qui les avait rejoints.

— Maël a raison, il sait rien du tout !

— Ben, explique-lui alors, grogna celui-ci en plongeant une cuillère dans son écuelle. Le laisse pas mourir idiot ! Et me dérange plus pendant que je mange ma soupe !

Après avoir préparé le repas pour les autres, il était toujours d’une humeur de chien qui ne passait qu’une fois sa ration avalée.

— Maël, ajouta-t-il, raconte, toi, puisque t’es si malin !

Ravi d’être ainsi le centre de l’attention, celui-ci racla consciencieusement son assiette, à la recherche d’une dernière goutte, avant d’expliquer :

— Nilgir, c’est le pays où tout le monde a un pouvoir magique. Ils appellent ça une Puissance. Elle est différente pour chacun.

— Pas mal pour un mousse ! s’exclama Colin.

Maël choisit de ne pas relever le ton moqueur et finit de lécher sa cuillère.

— T’oublies de préciser que les Puissances peuvent changer, enchaîna Yann.

— Et aussi, compléta Ellie, qu’aucun visiteur ne peut entrer à Nilgir : ils sont obligés de refuser les nouveaux arrivants sinon ils seraient beaucoup trop nombreux ! C’est vrai, qui ne voudrait pas d’une Puissance ?

— On a une rude chance d’être de ce voyage !

Colin assena une claque amicale à Owen qui faillit en lâcher son assiette.

— Alors, mon petit gars ! Tu t’en doutais pas, hein, en embarquant sur le Vogue-Espérance, que t’allais dans le pays que tout le monde aimerait habiter !

Le jeune garçon eut un sourire forcé.

— Non. C’est vraiment… génial.

 

Maël seul se rendit compte qu’il avait l’air plus effrayé qu’excité par tout ce qu’il venait d’apprendre. Il devait avoir peur de tous ces marins. Le mousse regretta d’avoir attiré l’attention sur lui. Il savait ce que c’était de se faire houspiller de tous côtés par de plus grands et plus âgés que lui, et si lui parvenait à s’en sortir d’une boutade, d’autres n’étaient peut-être pas habitués à la plaisanterie.

Owen avait fini sa soupe. À la surprise de Maël, il se leva et regarda le coq, l’air d’attendre ses prochains ordres.

— Tu fais quoi ? siffla-t-il.

L’aide-cuisinier se tourna vers lui, étonné.

— J’ai terminé mon repas. Je dois reprendre le travail. Et toi aussi, ajouta-t-il en fronçant les sourcils.

Maël rit, sans se vexer de cette pique.

— Qu’y a-t-il ?

— On n’est pas obligé de s’y remettre tout de suite. Tout le monde n’a pas fini de manger ! Après ça, la corvée de plonge arrivera bien assez vite, pas d’inquiétude !

— Mais… en attendant ?

— Tu restes et tu écoutes, si tu ne veux pas parler !

Il fallait donc tout lui apprendre, à ce gars-là ? Maël secoua la tête.

Les marins n’avaient pas prêté attention à leur petite discussion. Leurs écuelles vides, ils rêvaient à la Puissance qu’ils auraient choisie si on leur en avait laissé la possibilité. L’un souhaitait transformer ce qu’il touchait en or. Mais on lui rappela qu’une soupe d’or devait être moins digeste que celle du coq. Le suivant eut une meilleure idée : remplir sa tabatière à volonté. Finalement, tous préférèrent une Puissance plus originale : avoir le dernier mot avec la fille du capitaine.

 

Au moment où Yann proposait cette capacité incongrue, des pas se firent entendre dans la coursive et le silence tomba d’un coup sur le carré. Brieuc emmenait Line et Léonie sur le pont admirer les étoiles, sans se douter du sujet de conversation de son équipage.

Après s’être assurés qu’ils n’étaient plus à portée de voix, les marins éclatèrent de rire.

— T’as eu chaud, mon Yannou !

— Tu plaisantes ? Je parie que le capitaine ne refuserait pas cette Puissance-là !

— Qu’est-ce que tu racontes ? S’il y a quelqu’un qui sait tenir tête à la donzelle, c’est bien son père !

— Arrêtez de dire des bêtises et faites passer la gourde ! s’écria Colin.

L’un des marins avait profité du séjour à Éthys pour faire une petite provision de calao, un alcool de pomme. C’était une spécialité de ce pays des fruits. Même Owen et Maël y eurent droit. L’aide-cuisinier refusa la boisson d’un air soupçonneux, le mousse avala sa gorgée sans demander son reste. Ça réchauffait bien.

— C’est qui, au juste, la jeune dame qui est montée au dernier moment ? s’enquit le cuisinier, dans de bien meilleures dispositions.

— On a bien cru que le capitaine allait l’engueuler ! dit Colin. Il était vraiment furax qu’elle arrive l’air de rien, alors qu’on n’attendait plus qu’elle pour partir !

— Ce serait pas à cause d’elle, cette permission spéciale d’aborder à Nilgir ?

 

 

6

 

 

 

Plonger les casseroles dans l’eau bouillante. Les récurer longuement avec la brosse et la poudre lavante. Rincer.

Insensible à la sensation de brûlure sur ses mains comme aux plaintes de ses muscles endoloris par la journée de travail, Owen essayait de contrôler à nouveau son sentiment de panique. Maintenant que la nuit était tombée, sa peur de se trouver à bord du vaisseau nilgiri n’était que plus forte. Il savait qu’il allait bientôt devoir rejoindre son hamac dans l’entrepont. À l’idée de pénétrer plus avant dans les entrailles du bateau, son propre ventre se tordait d’angoisse.

Combien de temps avant de pouvoir sortir de cet horrible… rafiot ? Il avait entendu ce terme dans la bouche d’un des marins et il pensait qu’il convenait.

Même si l’équipage voyait dans le Vogue-Espérance le plus fin navire au monde et bien qu’Owen n’y connaisse rien, il eût amplement préféré se trouver à bord de la galère qui l’avait amené à Éthys. Certes, les chants des esclaves enchaînés aux bancs étaient tristes, mais au moins leur bateau n’était pas ensorcelé.

Il n’était pas sûr que ce soit le cas du Vogue-Espérance, mais il avançait si vite sur l’eau… Comme s’il savait que le temps lui était compté. Que la vie d’une de ses passagères était menacée.

 

Owen ignorait ce qu’Elle penserait. Il devait simplement suivre ses ordres et non pas avoir d’idées à sa place. Toutefois, sa victime lui paraissait toute désignée : la demoiselle malade. Soi-disant…

Les Nilgiris, ces hommes qu’on prétendait issus de l’océan, ne souffraient sûrement jamais du mal de mer. La jeune fille utilisait sans doute ce prétexte pour se cacher. Brieuc ne faisait donc confiance à personne, pas même à son équipage.

Il n’avait pas tort : d’après ce qui s’était dit au dîner, les marins n’étaient pas dupes.

Forcément. Personne ne pouvait aborder à Nilgir depuis de nombreuses années. Il fallait que la passagère soit de première importance pour leur ouvrir les portes du royaume le plus fermé au monde.

Owen savait qu’il ne devait pas négliger l’autre. Elle avait aussi l’âge requis. Mais les marins avaient affirmé qu’elle était la fille du capitaine. Le mousse, ce Maël, la connaissait bien.

Le jeune garçon finit de ranger les casseroles. Ses impressions à lui comptaient peu, de toute manière. Ses ordres ne varieraient pas tant qu’il n’aurait pas de certitude absolue sur l’identité de celle qu’il cherchait : attendre.

Attendre, avant de frapper.

 

 

7

 

 

 

Line s’éveilla peu avant l’aube, poussée par une envie irrépressible d’assister au lever du soleil. C’était son moment préféré quand elle se trouvait en mer. Le pont serait vide et elle aurait l’océan pour elle seule.

 

Elle se leva sans bruit, laissant Léonie dormir encore un peu. Le mal de mer ne se calmait pas malgré tout ce temps passé sur le Vogue-Espérance, mais les nuits lui offraient maintenant quelque répit.

Après avoir enfilé ses vêtements à tâtons, Line sortit de la cabine et se glissa à l’extérieur. Elle aperçut Robin posté à la barre11 – il avait assuré le dernier quart12. Yann et quelques autres étaient également encore debout, mais ils semblaient attendre la relève avec impatience. Vu la couleur de l’horizon, celle-ci ne tarderait plus.

La jeune fille grimpa sur le mât de beaupré13 qui s’avançait hardiment au-dessus des flots. Dans la lumière naissante, elle pouvait distinguer la figure de proue14, un dauphin bondissant. Elle aimait bien le symbole que représentait cet animal fétiche du peuple de Nilgir. Il illustrait parfaitement son attachement à la mer.

 

Sous sa main, le bois nilgiri sembla prendre vie. Elle avait parfois l’impression qu’il battait comme un cœur contre sa paume. Fermant les yeux, elle s’imprégna de cette sensation, pareille à celle que l’on éprouve quand on se trouve auprès d’un ami cher.

Le soleil se leva, illuminant les alentours. Line savourait la caresse du vent frais sur son visage et admirait le spectacle qui s’offrait à elle. Où que l’on regarde, l’eau déroulait des vagues de toutes les tailles, de toutes les formes, avec des nuances infinies.

La vie à terre, c’était bien, mais il fallait voyager pour faire varier les paysages, sinon, on risquait de s’ennuyer. En mer, pas un lieu ne gardait le même aspect d’un instant à l’autre.

 

L’équipe du dernier quart fut remplacée et se rendit vers ses hamacs pour se reposer quelques heures. Une rumeur s’éleva des entrailles du vaisseau alors que les autres marins se réveillaient et se préparaient aux tâches de la journée.

Line inspira profondément. Elle savait qu’elle devrait bientôt redescendre dans sa cabine pour lever Léonie.

Les leçons ne devaient souffrir aucun retard. Le programme que Brieuc avait établi pour le voyage était ambitieux et il n’avait pas voulu entendre parler de jours de vacances.

— Surtout pas ! Je ne vais pas amener une petite écervelée à Nilgir. Nader penserait que j’ai bien mal élevé ma fille !

— Mais Papa ! avait protesté Line. Léonie s’ennuiera si je ne m’occupe pas d’elle !

Il avait éclaté de rire devant ce faible argument.

— Elle a demandé à étudier comme toi !

— Ah bon ?

— Hé oui ! Cesse donc d’écarquiller les yeux comme ça, jeune fille. Il existe des gens naturellement curieux et désireux d’apprendre, ton amie en fait partie. Tu devrais suivre son exemple !

Il n’y avait rien à répondre à cela. Brieuc restait intraitable sur certains sujets, inutile de perdre son temps à essayer de le faire changer d’avis.

 

Line savait que Léonie lui ressemblait aussi peu que possible. Elle aimait s’habiller. Elle avait apporté plusieurs jolies tuniques de soie brodées et des pantalons assortis, dont les couleurs mettaient en valeur sa peau légèrement dorée, ses yeux verts d’eau et ses cheveux roux. Elle nattait ces derniers avec soin pour qu’ils ne soient pas emmêlés par le vent du large.

De plus, Léonie adorait apprendre. Dès qu’elle arrivait à oublier le mal de mer, elle se plongeait dans la lecture des livres qui se trouvaient à bord. Elle en savait déjà autant, sinon plus que Line sur le Vogue-Espérance. Pourtant, elle n’avait pas pu quitter sa couchette pendant les deux premiers jours de la traversée. Enfin, rien ne semblait pouvoir l’énerver ni l’exciter. C’était cette humeur égale qui paraissait le plus étrange à Line.

 

Le Vogue-Espérance partit à l’assaut d’une vague plus haute que les autres. Une gifle d’embruns15 atteignit Line et interrompit le cours de ses réflexions. Elle ne put s’empêcher de rire sous la fraîcheur de l’eau. Une espèce de décharge se fit sentir sous sa paume, dans le bois du navire, comme si ce dernier voulait la prévenir d’un danger. Au même moment, elle entendit un léger hoquet de surprise. Elle se retourna. Owen était près de la proue et venait lui aussi de prendre de l’eau de mer dans la figure. Il s’essuya le visage et, réalisant qu’elle l’avait repéré, fit mine de déguerpir, mais elle l’arrêta.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Piteusement, il répondit les yeux baissés.

— Je voulais voir le lever du soleil, mademoiselle.

Line le considéra un instant sans trop savoir à quoi s’en tenir. Pourquoi s’était-il approché ainsi sans bruit ? Elle n’aimait pas du tout sa façon de lui parler sans la regarder.

Owen triturait le lien de son tablier qu’il avait déjà enfilé. Comme elle ne disait plus rien, il marmonna qu’il avait du travail et qu’il devait se rendre à la coquerie16. Alors qu’il pivotait sur lui-même, un souffle de vent souleva les cheveux qui retombaient sur son front.

— Oh ! s’écria Line. Attends !

Il s’immobilisa tandis qu’elle descendait du beaupré et venait l’examiner de plus près.

Elle ne s’était pas trompée. Owen portait un signe entre les deux yeux. Habituellement, sa tignasse sombre masquait ce symbole, mais la brise marine l’avait découvert un instant. C’était un cercle noir, de la taille d’un pouce, traversé d’un trait horizontal.

— On dirait un troisième œil de Tolmuk, murmura-t-elle.

Si elle avait eu auparavant l’impression qu’il avait peur, ce n’était rien par rapport à son expression terrifiée de maintenant.

— Hein ? C’est… c’est quoi ?

Line eut pitié de son air effaré et haussa les épaules.

— Un rite de là-bas. De la magie noire. Mais tu ne viens pas de Tolmuk, n’est-ce pas ?

— Non, d’Orias. C’est juste un tatouage de famille. Je dois y aller.

Il décampa sans demander son reste.

Line jeta un dernier coup d’œil à la mer puis se décida à retourner dans sa cabine. Elle avait froid, tout d’un coup.

 

 

8

 

 

 

Léonie était déjà levée et habillée quand son amie entra dans leur cabine. Elle regardait le programme d’études de la journée et sortait les livres dont elles auraient besoin.

— Bonjour Line. Tu as pris ton petit-déjeuner ? Qu’est-ce qu’il y a ?

La jeune fille semblait soucieuse.

— Rien… Je… je trouve que cet Owen est bizarre.

— Comment ça ?

Line lui raconta comment l’aide-cuisinier s’était approché d’elle sans bruit, alors qu’elle se tenait au-dessus de l’eau.

Étrange, en effet, songea Léonie.

Mais elle ne voulut pas l’alarmer et se contenta de hausser un sourcil tout en faisant mine de se replonger dans leur programme d’études.

— Tu as cru qu’il allait faire quoi ? Te pousser à la mer ? Toi, la fille du capitaine ? Tu connais le Vogue-Espérance aussi bien que n’importe quel membre de l’équipage, alors que lui n’a quasiment jamais mis le pied sur un navire.

— Comment tu le sais ?

— Le cuisinier me l’a dit. Apparemment, ce garçon accompagnait les caravaniers d’Orias avant de se retrouver à Éthys.

— Mais alors ce symbole sur son front…

Léonie ne savait pas quoi répondre à cela. Orias et Tolmuk étaient situés sur le Continent Majeur, mais des milliers de lieues séparaient les deux pays. Owen pouvait très bien avoir dit vrai.

— Tu penses qu’il est digne de confiance ? insista Line.

Le papier se froissa sous ses doigts crispés. Léonie lui lança un regard d’avertissement. Il fallait éviter de parler de certains sujets, même dans leur cabine. On ne savait pas quelles oreilles pouvaient traîner à l’entour. Mais son amie ne comprit pas le signal.

— Alors ?

— Écoute, dit-elle d’un ton apaisant, nous serons arrivés dans quelques jours. Crois-moi, cela ne sert à rien de s’inquiéter. Nous ferions mieux de nous mettre rapidement au travail.

Line hocha la tête et jeta un coup d’œil aux livres épars sur la table.

— Tu veux qu’on commence tout de suite ?

— Non, répondit Léonie en riant. On va d’abord manger. Ça m’aidera à oublier mon mal de mer !

— C’est le cuisinier qui t’a raconté ça ? Il a raison, il ne faut pas rester l’estomac vide ! Viens !

 

 

9

 

 

 

Maël briquait le pont principal avec ardeur, espérant que, bientôt, il n’aurait plus à le faire : si Brieuc le faisait passer matelot novice, il chercherait un nouveau mousse pour s’occuper des corvées.

 

Le jeune homme avait bien observé le capitaine pendant toute la traversée. Même s’il avait paru souvent soucieux, malgré le temps magnifique et la bonne allure du Vogue-Espérance, il semblait content du travail de chacun. Et quand il était satisfait, il savait récompenser son équipage d’une manière plus gratifiante qu’’’