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Maïté Minot

 

 

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Tome I

Les Révoltés de l’Alssia

 

 

Copyright © Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

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À ma famille qui a cru en cette folle aventure dès le début

et qui m’a toujours encouragée avec patience.

 

 

 

Je me battais.

Je me battais de toutes mes forces.

Autour, les armes qui s’entrechoquaient.

Les cris. Que je n’entendais pas.

Mes camarades, aussi.

Les blessés, les morts, le sang. Que je ne voyais pas.

Je me battais.

De toutes mes forces. Pour sauver ma vie.

Pour sauver sa vie. Sa vie, si belle, si précieuse, si fragile. Sa liberté. Mais sa vie comme sa liberté, là-haut, ne tenaient qu’à un fil.

Et j’arriverais trop tard.

Trop tard...

 

Un élan de rage m’envahit soudain. Gronde en moi. Déborde. Avec un cri bref, mon sabre tournoie, mon adversaire le bloque. Sa garde est impénétrable, son expression si placidement concentrée qu’il paraît ne pas voir qu’il risque sa vie. Aucune crainte, aucun doute.

Mon souffle se perd un instant dans la bataille. Mon esprit se vide. Plus rien ne compte au-dehors. Si elle cède... Non, ne pas penser. Un coup d’œil, là-haut, si rapide que mon adversaire ne le perçoit pas. Mon cœur s’arrête. Mon âme se fige.

Elle cède...

Un nouvel élan de rage bouillonne en moi. Je n’ai plus rien à perdre. Plus rien à briser.

 

Alors que ma lame encaisse la violence d’une frappe ennemie, je croise un instant son regard. Derrière l’éclat de ses yeux durs, une porte. Et j’y plonge. Je vois sa détermination, son âme usée par la vie trop dure et trop longue. Et derrière encore, une conviction. Il accomplit son devoir.

Mon cœur manque un battement. Et une lame frôle ma tempe. Mon adversaire veut vivre. Vivre et gagner. En cela, il me hait. Je le lis dans chacun de ses gestes. Lui me sépare de mon but. Il me sépare d’elle. Et en cela, je le hais. Pourtant, j’ai vu toute l’ignorance dans laquelle on l’a enfermé, comme un filet bien noué dans sa tête qui empêche toute autre pensée d’arriver jusqu’à lui. Je comprends cela. Je ne le comprends que trop bien.

 

Et soudain, je revois.

Je me revois, un an auparavant.

Un instant, une seconde qui suffisent à tout revivre. 

1 - Branle-bas de combat

 

 

Que la nuit était belle ! Au clair de lune, les voiles du bateau semblaient… irréelles. Les étoiles dispersaient faiblement leur lueur dans un ciel sombre et la mer était calme. Un vent léger gonflait la toile. Le navire tanguait à peine. Tout était silencieux.

Akio était couché sur le pont et laissait la brise emporter son esprit vers d’autres horizons, lui dévoilant des îles parfumées, des côtes aux roches lacérées par les griffes du temps, l’étendue vierge et sauvage d’un océan inexploré. Il ferma les yeux, chassant de sa vue les milliers d’étoiles, pour ouvrir la porte éclatante du rêve.

L’appel tonitruant d’une trompe, au loin, sembla percer l’épaisse lumière de ses pensées, les dissipant dans le ciel nocturne. La corne retentit une seconde fois, craignant sans doute de voir son cri rauque happé par la profondeur du silence.

Une autre lui répondit. Puis une autre encore. C’était important. On ne sonnait pas pour le simple plaisir de perturber le sommeil des marins.

 

Akio se leva et se rendit au pied du gaillard, avec tout l’équipage, pour attendre les ordres.

D’autres navires faisaient des signaux avec des lanternes, voilées selon un code. Les hommes ne les comprenaient pas, mais ils espéraient. L’attente qui durait depuis quatre mois finirait-elle enfin ? Le capitaine se présenta sur la dunette.

— On l’a localisé, cria-t-il d’une voix fière.

Depuis le temps qu’ils attendaient tous cette phrase ! Des cris de joie résonnèrent. Une excitation mêlée de peur s’empara du navire.

Akio regardait les quarante-huit autres bateaux qui voguaient avec lui. Il y en avait de toutes les tailles, des fines goélettes aux galions lourdement armés.

Ils l’avaient localisé ! Finies les longues journées d’ennui à tourner en rond en s’usant les yeux sur l’horizon !

Il avait beau être fort, il avait beau être introuvable, son règne touchait à sa fin !

 

Les bateaux se séparèrent en quatre groupes et partirent dans des directions distinctes. La traque commençait !

Ils n’avaient aucune chance dans une course. Ce navire était bien trop rapide. La flotte entreprenait donc de piéger son adversaire, lui coupant toute porte de sortie.

Une agitation peu coutumière envahit le bâtiment. Dans une frénésie bien ordonnée, les matelots réglaient les voiles. Le bosco envoya chercher une barrique de rhum pendant que les soldats aiguisaient leurs armes. Sur le pont, les ordres fusaient comme une pluie de mots de fer…

Akio contempla le large. Ses armes étaient prêtes. Il attendait ce moment depuis si longtemps... Et pourtant, il avait peur. Seul son sabre le protégerait durant le dur combat qui se préparait et il n’était pas sûr d’avoir acquis une adresse suffisante à sa survie. Ses yeux glissèrent le long de la lame d’une finesse remarquable et mortelle. Il n’avait pas confiance en lui.

La barrique de rhum arriva. Il n’y but qu’une gorgée, car il trouvait cet alcool trop fort. Leur groupe s’arrêta. Un silence tendu planait sur les équipages. Chacun regardait l’horizon.

— Décompresse, jeunot, lui lança un vieux soldat dont l’haleine dégageait de dégoûtants effluves de tafia1. On ne risque rien !

Akio haussa les épaules.

— On est là pour se battre, pas pour boire et coucher.

L’homme s’esclaffa grossièrement.

— Faut prendre c’qu’on peut, petit gars ! De toute façon, regarde d’où vient le vent ! On est quasiment de face, qu’est c’tu veux qu’ils viennent vers nous ? On est là pour décorer.

Akio se détourna. Les propos légers du soldat l’énervaient.

 

Il aidait les matelots dans une manœuvre particulièrement physique lorsqu’un cri retentit soudain, venant de la vigie. Un bateau arrivait par tribord avant…

Après quelques instants de stupeur, les officiers le virent serrer le vent, voiles tendues à l’extrême, et foncer dans leur direction contre toutes leurs attentes. Le vieux soldat ouvrit un œil ébahi sur la petite frégate. Akio aurait souri si la situation n’avait pas à ce point présagé une bataille chaotique.

Une onde de panique s’étendit alors sur le navire. Ils devaient lui couper la route au plus vite ou ils risquaient de faire échouer tout le plan. Plus de quatre mois de travail et de peine. Mais le courant marin qu’ils devaient remonter ralentissait leur progression et ils perdaient du temps.

 

Akio observa la frégate, au loin, et repensa à chacun de ses méfaits. Depuis quatre années déjà, elle harcelait les navires marchands, mettant son pays en difficulté. Et les rares marins qui étaient sortis indemnes de l’une de ses attaques n’avaient rien pu dire de son équipage, sinon qu’il était redoutable au combat.

Ces pirates allaient enfin payer pour leurs crimes !

Quelques autres bâtiments de la flotte royale tentaient de les rejoindre, sur tribord, pour les aider à retenir les pirates. Mais l’ennemi les devançait. Une coque de bois plutôt clair, surmonté de voiles immaculées. La tension montait progressivement. Les pirates luttaient contre les vents, la flotte luttait contre le courant. Et chaque minute comptait. C’était une course…

— Chargez les canons ! hurla un officier.

Akio fonça ouvrir les sabords,2 pendant que ses compagnons bourraient la lourde artillerie de poudre noire à l’odeur de soufre.

Sur le pont, les officiers observaient dans leur longue-vue l’ennemi qui s’était encore rapproché. Akio put bientôt distinguer le gréement dans le détail et l’air féroce des hommes sur le pont.

Un frisson glacé courut le long de son dos. Il avait voulu l’aventure, il était servi. Il s’assit et s’obligea à respirer profondément. Il se sentit un peu mieux. Petit à petit, la peur se transforma en une colère farouche. Il était prêt à affronter ces forbans.

 

Le navire arriva à portée de canon. L’ordre fut donné de tirer le plus tôt possible. Les détonations s’enchaînèrent, tandis que les gueules noires crachaient leur fumée nauséabonde. Mais les pirates étaient encore trop loin. Les énormes boulets disparurent sous les flots, projetant vers le ciel d’immenses gerbes d’eau qui s’effondraient avec grâce. Pris entre deux feux, les pirates ripostèrent.

Akio tressaillit. Un boulet frôla la poupe de son vaisseau et un effrayant craquement de bois se fit entendre. Heureusement, les dégâts étaient minimes. Les œuvres vives3 et le gouvernail n’avaient pas été atteints.

Légèrement touché à la proue, l’ennemi continuait sa course, se rapprochant à chaque instant. L’atmosphère se chargeait d’électricité, le corps à corps était imminent. Sur le pont, un homme tomba, une flèche dans le dos. D’autres traits s’abattirent, comme une pluie mortelle. Les matelots, affolés, coururent se mettre à l’abri. Mais le navire n’était plus qu’à quelques mètres. Les officiers donnèrent l’ordre d’aborder. Les soldats lancèrent des grappins pour attirer à eux la frégate ennemie. Levant son sabre, un officier hurla :

— Pour Terram, vive le roi !

Reprenant son appel, les hommes des deux bâtiments de la flotte se ruèrent sur le navire encerclé. Akio rassembla son courage, saisit un cordage et plongea dans le vide pour atterrir sur le pont ennemi. Il brandit son sabre et se jeta sur un homme.

Très vite, le pont résonna des cris de haine et de douleur auxquels se mêlait le fracas métallique des armes. La bataille ne fut bientôt plus qu’un déchaînement de violence. La sauvagerie sommeille en chaque homme. Akio sentit monter en lui cette rage qui déferlait dans ses veines, tandis que son sabre frappait brutalement celui de son adversaire. Le pirate lui répondait avec une aisance déconcertante. Il était habile et rapide. Bien plus que lui.

Le jeune soldat mit toute sa force, tout son courage et toute sa colère dans ce combat. Il était entièrement concentré sur l’adversaire, qui, malgré tout, restait imperméable à ses coups. L’homme le blessa à la jambe, puis au bras gauche. Les plaies étaient peu profondes, mais irradiaient une douleur vive, omniprésente, et Akio se sentait faiblir. Il n’abandonna pas. Avec une grande rapidité, il attaqua la jambe de son adversaire et le toucha.

Il était si concentré sur ce combat qu’il ne vit pas ses compagnons tomber. Ni les grappins un à un décrochés. Il ne vit pas le bateau s’éloigner, l’emportant à son bord. Il ne s’en rendit compte que trop tard. Il ne pouvait plus regagner son navire…

Horrifié, il comprit qu’il n’avait plus aucune chance. Il entendait des canons tirer, des éclats de voix, mais tout lui semblait lointain.

Il tomba à genoux et lâcha ses armes. Son adversaire le saisit par les cheveux, lui mit un couteau sous la gorge et l’emmena à fond de cale. Il le ligota rapidement avant de l’abandonner dans un réduit sombre et froid. Derrière la porte, un verrou grinça.

 

Prisonnier !

Il était prisonnier des pirates !

2 - L’interrogatoire

 

 

Akio avait peur.

Il avait peur, il se sentait faible. Désespéré.

Qu’allait-on faire de lui ? Le tuer ? Le torturer ?

Après un long moment, épuisé, il finit par s’endormir. Un sommeil agité, hanté de cauchemars. Il se réveilla en sursaut, haletant. Il devait absolument retrouver son sang-froid !

Il força sa respiration à reprendre un rythme normal. Et tenta de faire le vide dans sa tête, se focalisant sur une image : un arbre majestueux, le centre de son village. Il ne sut combien de temps il resta là, respirant calmement. Il y a des fois où le temps s’écoule différemment et on ne sait plus où en est le temps réel.

Sa peur s’apaisa. Il ouvrit les yeux. Ses plaies avaient arrêté de saigner, mais restaient douloureuses. Il aurait dû les panser. Mais il avait les mains attachées…

Enfin, des pas se rapprochèrent. Un homme entra, une lanterne à la main. Il s’avança vers lui et dit calmement :

— Un seul mouvement suspect et ma lame viendra saluer ton cœur.

Akio serra les dents et ne bougea pas. L’homme prit son couteau et trancha ses liens d’un coup sec. Il posa sur le sol un quignon de pain et une petite cruche, puis s’en retourna après l’avoir enchaîné à la muraille4.

Le jeune soldat déchira sa chemise et l’enroula autour de ses membres blessés pour fermer proprement les blessures. Il prit la cruche et laissa l’eau couler le long de sa gorge. Puis il mangea le pain. C’était si bon ! Il s’endormit, n’ayant pas de meilleur remède pour récupérer des forces.

Le temps passait, et il ne parvenait pas à le mesurer.

Une seconde fois, un homme entra, amenant avec lui la lumière. Il déposa à côté de lui un repas et lui demanda d’un ton que l’animosité rendait effrayant :

— Quel est ton nom ?

— Akio, murmura-t-il.

Il le regarda dans les yeux.

— Notre chef veut te parler. Ne l’oblige pas à se fâcher, ajouta-t-il presque badin, ça vaudra mieux pour toi.

La légèreté de son ton, qui témoignait d’une indifférence totale, fit courir le long de sa peau des frissons de révolte. Lorsqu’il fut à nouveau seul, la réalité s’imposa soudainement à son esprit, le clouant sur place : il allait être interrogé. Maltraité. Il ne voulait pas trahir son pays. Les siens…

Mais il y avait la torture… On disait que les pirates avaient beaucoup d’imagination et de talent pour cela. Akio repensa à l’armée. À son village.

À son père.

Non, il ne pouvait pas. Il ne parlerait pas.

 

Une nouvelle fois, des pas rompirent le silence. Il venait... Akio eut juste le temps de sentir son ventre se nouer et de serrer les poings. La porte s’ouvrit. La lumière envahit la pièce, l’éblouissant. Il n’aperçut qu’une silhouette. Lorsque ses yeux se furent accoutumés, il observa la personne qui se trouvait devant lui. Et en resta sans voix.

Une femme.

C’était une femme. Elle avait des traits réguliers, emplis de cette beauté glaçante de celles qui ne renoncent jamais. Ses cheveux sombres obscurcissaient encore l’éclat malveillant de ses yeux d’un violet foncé, telles deux braises de haine.

Akio fut frappé par sa jeunesse. Elle devait avoir une vingtaine d’années ! Pourtant, la gravité de son regard lui en donnait bien plus… Ce n’était pas possible. Et pourtant, elle était là. Devant lui. Droite. Digne. Menaçante.

Deux hommes entrèrent et le saisirent. Akio se sentit traîné sur le sol, puis cloué contre le bois dur de la muraille tandis que des cercles de fer se refermaient sur ses poignets et ses chevilles, froids comme une promesse de douleur. Le jeune homme s’affaissa et baissa les yeux. Les défier était inutile. Il devait tenir.

La femme s’approcha d’un pas souple. Il se dégageait d’elle une telle domination ! Une présence écrasante et glacée ! Suffocante ! Elle sortit une dague de sa ceinture, la plaqua contre son cou et remonta doucement.

Au moment où elle atteignait le dessous du menton, elle la tourna, pointe contre peau et d’un coup sec, elle incisa la chair. C’était peu profond, mais Akio eut terriblement mal. Il retint un cri, et sentit un petit filet de sang chaud et poisseux couler le long de son cou. La femme retira sa dague et la rangea.

Elle le toisait d’un regard détaché. Haine. Mépris. Sévérité. Un de ces regards qui restent présents, ancrés en vous, longtemps après. Une menace qui ne vous lâche pas.

Un regard qui vous brûle et laisse derrière lui la marque indélébile du souvenir.

Elle lui demanda alors pourquoi le roi de Silfanie avait armé une si grande flotte. Sa voix perça le silence de la pièce telle une lame de glace. Oppressante.

Akio ne répondit pas. Serra les dents. Tenir.

Elle répéta sa question, tandis que l’air de la pièce se chargeait de menaces. Sans plus de résultat. Tenir.

— Je dois t’aider à parler ? remarqua-t-elle. Écoute-moi Akio ! J’ai besoin d’informations. Et je les aurai. Même si je dois t’abîmer au point que ta langue soit le seul muscle encore capable de bouger.

Sa voix était sûre et déterminée. Indifférente. Akio ferma les yeux, résigné.

Une peur froide et glaçante s’insinuait en lui. L’abyme du doute.

 

La femme observa un instant le bandage de fortune qu’il portait au bras, puis, d’un petit coup sec, frappa le long de la coupure. Akio cria au moment même où la douleur l’envahissait. Un cri de souffrance pure qui résonna dans les cales du navire. Un cri pour sortir la douleur qui s’emparait de lui. Un cri pour tenir.

Posant les yeux sur sa blessure à la jambe, elle fit de même.

Akio avait mal et il sentait sa détermination s’échapper de lui, lentement et sûrement, comme s’échappait son sang.

Tenir.

Et cette femme le regardait, imperturbable !

Dans un élan de désespoir, il repensa à sa famille. Il retrouva dans le visage des siens un peu de courage pour résister.

Un coup de poing d’une violence inattendue lui déchira l’estomac, chassant soudain tout air de ses poumons.

Tenir.

Un nouveau coup.

Tenir.

La douleur qui envahit son corps se distilla en lui comme un poison mortel.

Tenir.

La détermination. Dernière force, dernier rempart. Peu à peu submergé.

Tenir.

Voyant qu’il se murait toujours dans son silence, la femme fit un petit signe de la main. L’un des deux hommes s’approcha. Akio put voir son regard dur avant de fermer les yeux.

Tenir...

L’homme lui prit l’épaule et, d’un coup sec, la déboîta. Cette fois, la douleur fut insupportable. Elle envahit tout son bras, puis tout son corps. Akio hurla. Ses muscles étaient tendus, paralysés. Sa respiration s’était figée un instant, puis reprenait, saccadée.

— Arrêtez ! supplia-t-il. Arrêtez…

— Es-tu prêt à me répondre ? répliqua-t-elle, catégorique.

— Oui…

Un murmure. Un cri d’instinct et de survie. Il ne pouvait supporter plus.

Elle reposa sa question.

— Pour… vous capturer, répondit-il.

— Comment m’avez-vous localisée ?

— Grâce aux navires… que vous attaquiez… Ils envoyaient des… pigeons voyageurs. Une corvette… est venue nous prévenir.

Akio haletait. Parler représentait un effort énorme.

— Que sais-tu de moi ?

— Rien !

Il avait mal. Tellement mal.

Il lui expliqua alors qu’il pensait qu’elle était un homme, qu’à la suite de ses attaques, les marchands hésitaient à sortir en mer, que le commerce maritime baissait de plus en plus et que ça avait déséquilibré l’économie du pays. Il lui dit que leur roi avait mis en place de gros moyens pour se débarrasser de la piraterie. Il lui expliqua les ordres que sa flotte avait reçus et parla des techniques de combat de l’armée silfanienne.

Elle lui demanda alors quelles armes il savait manier. Trop faible pour être surpris par la question, il répondit :

— Le sabre et l’arc.

Elle réfléchit un moment avant de lui annoncer ce qu’il redoutait et attendait en même temps : son avenir.

— Akio, je manque de main-d’œuvre. Tu travailleras pour moi. Pour que tu sois efficace, je t’enverrai notre médecin et je te laisserai quelques jours de repos.

Elle sortit. Le poids écrasant de sa présence disparut en soufflant tout, en laissant vide la pièce.

Les deux hommes entrèrent, le détachèrent et sortirent à leur tour.

Akio s’effondra. Il n’osait toucher son épaule de peur d’intensifier la douleur. Il ferma les yeux. Au poids de sa souffrance physique s’ajoutait celui de sa trahison.

Il était au fond du gouffre.

3 - Un peu d’espoir…

 

 

Quelques minutes plus tard, une vieille femme entra dans la pièce. Le médecin. Elle avait de longs cheveux gris coiffés en chignon et de profonds yeux bleus. Des rides se dessinaient sur son visage marqué par les années.

Akio tentait d’ignorer sa douleur et retenir ses larmes. La femme lui sourit. Un sourire triste, comme une petite lumière dans un océan de ténèbres. Il retrouva un peu de force dans ce visage serein.

— Merci, murmura-t-il.

Elle hocha la tête.

— Je suis Samira.

Elle s’approcha et frôla son épaule. Le contact de ses doigts était chaud et léger. Elle appela un jeune homme et lui expliqua comment remettre l’omoplate en place. Il tira d’un coup sec.

Un hurlement. Les os qui craquent.

L’épaule retrouva sa position normale. La douleur s’arrêta brusquement, comme soufflée, et Akio poussa un soupir de soulagement.

Samira lui expliqua que son omoplate était fragile et risquait de se déboîter à nouveau. Puis, elle défit ses bandages.

— Heureusement, ce n’est pas infecté, murmura-t-elle.

Elle ouvrit la grande sacoche de cuir qu’elle portait en bandoulière et commença à y fouiller, bousculant les nombreuses fioles de verres qui s’y entassaient. Elle finit par en saisir une et ouvrit délicatement le bouchon de liège qui la fermait. Ses mains étaient ridées et abîmées par la mer et le temps. Elles semblaient hésitantes, comme si la vieillesse les rendait incertaines. Et pourtant, ses gestes étaient précis, sûrs et calmes, comme lissés par les années de pratique. Elle laissa la mixture couler goutte à goutte sur ses plaies et une odeur de plantes bouillies envahit la pièce, entêtante. Lorsqu’elle levait les yeux vers lui, de temps en temps, un éclat malicieux les habitait soudain, si vif qu’il dissipait ses rides et les petites taches brunes qui ponctuaient sa peau trop fine.

Elle referma proprement ses blessures avec des bandages immaculés, ses gestes emplis d’une certaine tendresse, puis alla chercher une couverture et l’aida à s’installer. Akio se sentit réconforté et s’abandonna à la douceur de ses soins.

Une question vint soudainement percuter son esprit.

— Y a-t-il beaucoup d’autres prisonniers ?

Le visage du médecin s’assombrit.

— La bataille a été rude de notre côté aussi, Akio. Il n’y avait qu’une seule règle : tuer ou être tué. Aucune pitié. Les autres prisonniers sont très peu nombreux et leurs blessures sont graves. Avec les infections, je ne pense pas réussir à les sauver. Tu t’en es bien tiré. Toi, tu guériras.

Le jeune homme ferma les yeux. Il ne pourrait compter sur l’aide de ses camarades. Un nouvel élan de désespoir s’empara de lui. La femme se pencha alors et lui chuchota à l’oreille :

— N’oublie pas qu’après les longues journées de pluie vient un radieux soleil.

Et elle s’en alla, la douceur de son sourire planant encore dans la pièce noire et humide.

 

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Lorsqu’Akio se réveilla, un repas était posé à côté de lui. Toujours du pain et de l’eau, auxquels on avait ajouté un petit morceau de viande salée. Il avait la tête assez froide, maintenant, pour réfléchir. La chef des pirates voulait qu’il travaille pour elle. Il aurait donc deux possibilités : la coopération ou la mort. Il se refusait à coopérer. Mais sa détermination irait-elle jusqu’à la mort ?

Oui.

Non.

Il ne savait pas.

Tout se bousculait dans sa tête. Il ne savait pas où il en était. Ni où il allait.

Il soupira. Il devait profiter de ce repos. Il ne durerait pas.

4 - Le cauchemar continue

 

 

Après les longues journées de pluie vient un radieux soleil.

Et si les pirates étaient capturés ? Et s’il parvenait à s’échapper ? Les questions bouillonnaient dans son esprit lorsqu’un homme entra dans la pièce.

— Allez, fini le repos.

Il l’emmena sans ménagement. Akio ne se débattit pas. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait… Mais il se sentait trop faible pour une lutte aussi vaine que douloureuse.

Traversant les cales, l’homme le conduisit dans une pièce où l’attendaient… une cuve et des paquets de linge.

— Je crois que tu as compris ce qu’on attend de toi, railla-t-il. Tu n’auras pas de repas avant d’avoir terminé.

Le pirate le poussa à l’intérieur et l’enferma.

Faire la lessive ! C’était un travail de femmes.

Il avait appris à laver en s’engageant dans la marine. Il y avait cependant une différence entre le faire pour soi, et le faire, forcé, pour les autres. Il se sentait humilié par ce travail. Les pirates le croyaient-ils capable d’accomplir seulement les travaux domestiques ? Sa décision fut prise. Il s’assit et attendit.

 

L’homme arriva. Le voyant assis, la lessive sale, il haussa les épaules.

— Tu ne veux pas travailler… Ton repas attendra.

Il sortit.

Une nuit passa.

Akio avait faim. De plus en plus faim. Le temps s’étirait, lent, chargé de peur et d’ennui.

 

Une autre nuit passa.

Mais ce matin-là, ce n’est pas l’homme qui vint. C’est elle.

— Tu refuses de travailler ? Je t’ai ramené quelque chose qui devrait t’aider…

Un fouet.

Akio serra les dents alors qu’elle s’approchait de lui. Ayant utilisé sa chemise pour s’en faire des bandages, sa peau était nue.

Sa voix se chargea d’ironie.

— Ton torse est intact et je dois dire qu’il est plutôt beau... Quel dommage qu’il faille que je te blesse.

Akio serra les poings pour contenir sa rage. Il la haïssait. Résolu à ne rien laisser paraître de sa domination, le jeune soldat étouffa le cri de douleur qui lui montait à la gorge lorsque le premier coup lacéra sa chair.

Elle frappa. Un claquement sec, une vague de douleur.

Elle frappa. Un filet de sang.

Elle frappa. Seule sa révolte, bouillante, lui donnait la force de ne pas hurler. De ne pas la laisser gagner.

Il releva les yeux vers elle et soutint son regard. La rage brûlait dans ses yeux bleus. Une rage qui aurait réduit le capitaine en cendres.

— Tu paieras pour tes crimes, lui dit-il, empli d’un dégoût sans fin.

— Ils ne sont que réponse aux vôtres, répondit-elle en crachant à terre.

Un long moment, ils se regardèrent.

— Ta force est celle d’un combattant, Akio. Mais je saurai la casser.

Le Silfanien voulut répondre. Ses mots ne franchirent pas ses lèvres. Il sentait ses veines bouillir. Lui crier de résister. Lui crier de se battre encore. Mais le calme certain de la femme étouffait toute révolte. Son silence l’écrasait. Il ne gagnerait pas. Akio ferma les yeux. Une larme montait en lui, inondait ses paupières closes sans franchir la barrière de ses cils. Quelque chose se brisait à l’intérieur de lui. Il était seul. Il pouvait mourir, mais il ne pouvait vivre un tel calvaire. Chaque respiration était une brûlure pour sa peau meurtrie. Il était affamé. Et rien n’arrêterait le rythme de ses coups.

— Comptes-tu t’y mettre ou faut-il que je continue ?

— Je le ferai, abandonna-t-il, mais d’abord, donnez-moi à manger, je meurs de faim.

 

La femme le toisa.

— Apportez-lui un repas ! ordonna-t-elle à l’homme qui venait d’arriver.

— Mais… voulut-il protester.

Un seul regard suffit.

— Je ne le tuerai pas à la tâche. Je ne suis pas comme eux.

 

Akio n’en crut pas ses yeux. Elle lui donnait un repas ! Bien sûr, le mot repas était peut-être bien grand pour le quignon de pain qu’on lui apporta, mais il s’en moquait. Manger lui fit tant de bien !

Il défit les bandages dont il n’avait plus besoin et les utilisa pour panser ses nouvelles blessures.

Lorsqu’il eut fini, l’homme revint et lui ordonna de se mettre au travail. Sans lui répondre, le prisonnier se leva et alla chercher le linge sale. Il saisit une chemise jaunie de sueur sèche et tachée de sang et commença à frotter. Voyant qu’il se pliait aux ordres, l’homme sortit.

Lorsqu’il vit le tas de linge, Akio se dit qu’il n’y arriverait jamais. Et il avait encore faim. Il continua son travail. Plus vite il aurait fini, plus vite il pourrait espérer manger.

Alors qu’il savonnait, il repensa aux paroles de la femme. De qui parlait-elle lorsqu’elle disait « comme eux » ? Qui était prêt à tuer ses hommes à la tâche ? L’armée silfanienne ne traitait pas les gens de cette façon…

Akio soupira. À quoi bon les questions ? Il continua, perdu dans ses mornes pensées. Il ne sut combien de temps il mit pour finir, mais cela lui parut interminable.

5 - Secret de minuit

 

 

Akio fut réveillé à l’aube. Il sentait encore les marques de feu le long de son torse et le regard noir de la capitaine, brûlant, lorsqu’elle le frappait.

On l’emmena dans les cales. Dans l’immense espace noir étaient stockés les vivres, l’eau, les marchandises volées… Mais aussi le bétail installé à bord pour avoir des œufs, du lait ou de la viande fraîche. Il devait y avoir quelque part les réserves de poudre et les boulets de canon, ainsi que les autres prisonniers, si ceux-ci avaient survécu.

Il dut évacuer un monceau de fumier, puis laver le sol à grande eau, délogeant la bande de rats qui en avaient fait leur repaire.

Il aurait pu refuser au risque de se faire fouetter. Ou de mourir. Mais il ne se sentait pas la force d’affronter de nouveaux coups. Quant à mourir… La mort valait-elle mieux que cette vie-là ?

Quelque chose en lui le poussait à continuer. La phrase de Samira résonnait dans sa mémoire.

Après les longues journées de pluie vient un radieux soleil.

C’était comme si, là où il n’y avait que souffrance, cette phrase avait rallumé une petite note d’espoir. Comme si, au fond de lui, il savait qu’un jour reviendrait ce soleil.

 

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Akio se frotta les yeux tandis que son esprit remontait lentement de la douce inconscience du sommeil. Il soupira. Le bateau continuait sa route, inlassablement, mais il semblait n’être habité que de silence au milieu de cette longue nuit d’hiver. Akio se recroquevilla sur lui même et poussa un soupir d’aise. Il aimait le bien-être qui l’habitait quand il pouvait se rendormir. Même lorsque le plancher était dur et ses couvertures humides. Il se laissait gagner par le sommeil lorsqu’un éternuement le fit sursauter.

Il se releva, intrigué. Il y avait quelqu’un de l’autre côté de la cloison. Quelqu’un debout, dans les cales, à cette heure de la nuit ! Il n’entendit plus rien, la personne ne bougeait pas. C’était étrange. Piqué par une soudaine curiosité, il se leva sans bruit et colla son oreille à la porte. Il vit avec étonnement qu’elle était ouverte. Pourtant, il avait entendu le grincement caractéristique du verrou qu’on fermait… Akio haussa les épaules. Il devait se tromper. Avec un grand sourire, il se glissa dehors.

 

Dans un recoin des cales, une faible lueur vacillait. Akio s’approcha. Ses pieds frôlaient le plancher sans le moindre bruit et son souffle se perdait dans le silence du bateau. Il contourna un tas de sacs et aperçut soudain la lumière. Coincée entre deux rangées de tonneaux, à fond de cale, une chandelle brillait faiblement. Akio ne voyait que son éclat et l’ombre immense qu’elle projetait sur le sol. Un homme était assis là.

Akio hésita un instant. S’il s’approchait encore, il risquait d’être surpris. L’homme n’avait pas le droit d’être là, mais lui non plus. Je peux lui faire du mal en le dénonçant, s’il est en train de voler, pensa-t-il, c’est un moyen de chantage. Alors, aussi silencieux qu’une ombre, il s’approcha. Lorsqu’il arriva à l’angle des tonneaux, il avança doucement la tête pour voir qui était là.

L’homme lui tournait le dos. Il écrivait, voûté sur son papier. Il était plutôt large d’épaules, de taille moyenne. Une chemise claire, ample et un cou noueux. Classique. Il avait les cheveux courts, souples, et qui semblaient bruns. Akio ne distinguait que sa silhouette, les couleurs étant faussées par l’obscurité. Le pirate avait les jambes croisées et son pied battait nerveusement l’air selon un rythme dont lui seul avait le secret. Sa plume oscillait en glissant sur le papier, puis retournait frôler l’encre de sa pointe.

Soudain, un bruit de pas retentit en haut, amplifié par la profondeur de la cale silencieuse. Akio sursauta. Une vague de panique l’envahit. Il recula à pas feutrés, le plus rapidement possible, sans quitter la lumière des yeux.

L’ombre s’était redressée, à l’affût elle aussi. Elle se repencha sur son ouvrage. Akio recommençait à respirer. L’absence complète de bruits, pesante, l’oppressait, seulement rompue par le crissement de la plume sur la feuille blanche. Le jeune homme continua à reculer, lentement, entre les tonneaux. Son sang pulsait dans ses veines, si fort qu’il le sentait, à chaque battement de son cœur, déferler en lui.

 

Et soudain, un autre bruit de pas, plus proche. Dans un sursaut, Akio se retourna vivement pour regagner sa prison. Son bras percuta un tonneau vide et un long bruit résonna dans les cales, amplifié dans la barrique comme une condamnation.

Sans prendre plus de précautions, Akio s’enfuit en courant vers sa couche. Deux choses se passèrent alors simultanément, mais il en eut à peine conscience. La lumière s’éteignit brusquement et le mystérieux écrivain s’enfuit lui aussi, tandis que les pas descendaient l’escalier. Akio se jeta sous la couverture et fit semblant de dormir, malgré les tambourinements désordonnés de son cœur.

Des pas se rapprochèrent. Akio sentait la peur monter en lui. L’emplir. Déborder. Les pas passèrent à quelques mètres de sa porte. S’arrêtèrent un instant. Un instant qui lui sembla une éternité.

L’angoisse qui l’enserre.

Le cœur qui cesse de battre.

L’homme s’éloigna vers les cales et Akio entendit longtemps le bruit régulier des bottes dans la coursive5.

Au bout d’un moment, l’homme revint, ouvrant brusquement la porte de la pièce. Son regard dur croisa celui, terrorisé, d’Akio.

— Que faisais-tu là en pleine nuit ?

Akio serra les dents. Sa curiosité lui vaudrait de nouveaux coups. La vérité était la meilleure excuse qu’il pourrait donner.

— Il y avait un homme dans les cales. J’ai voulu voir ce qu’il faisait.

Le pirate le toisa.

— Et alors ?

— Il écrivait.

Le pirate ne sembla pas surpris. Il sait que j’ai raison ! comprit Akio. Il garda cette information, sachant qu’elle pourrait lui être utile.

— Qui était-ce ?

— Je ne l’ai pas reconnu.

— Tu ne l’as pas reconnu ?

— Non.

Le pirate plissa les yeux, puis lâcha :

— Je préviendrai le capitaine, demain.

Il tourna les talons. Le grincement du verrou ne fit qu’augmenter sa certitude que la douleur viendrait... le lendemain.

6 - Endurance

 

 

Akio se réveilla seul. L’aube avait la couleur d’une journée sans espoir. On le laissa enfermé pendant une bonne heure qu’il passa les dents serrées, prêt à résister. Il ne laisserait pas aux pirates la satisfaction de l’avoir brisé. Quand des pas rompirent ses pensées, il expira lentement.

Le capitaine entra. À nouveau, l’air de la pièce sembla soudain saturé par son autorité.

— Que faisais-tu dans les cales cette nuit ?

Jamais il n’aurait cru qu’un ton si calme puisse contenir tant de colère.

Akio prit un instant pour se ressaisir et parla d’un ton aussi assuré qu’il le pouvait, les yeux baissés.

— Il y avait un homme dans les cales. J’ai voulu voir ce qu’il faisait.

La femme le dévisagea, sceptique.

— Un homme ? Qu’y aurait-il fait à cette heure ?

— Il écrivait.

Sa voix avait baissé plus qu’il ne l’aurait voulu. Elle semblait lire en lui, alors que son regard à elle était parfaitement insondable. Elle sait que c’est vrai, se répéta-t-il. Il se redressa et, cette fois, soutint son regard.

— Votre homme pourra en témoigner.

Un long moment, ils restèrent les yeux dans les yeux. Puis, ceux de la femme se rétrécirent et un éclat de haine pure y passa soudain.

— Qui serait ce mystérieux écrivain ?

— Je ne l’ai pas reconnu.

— Je ne pourrai donc pas vérifier tes dires.

Akio ferma les yeux et expira doucement, les poings serrés. Elle s’approcha.

— Comment te croirais-je, Akio ?

— L’homme qui vous a averti peut en témoigner, répéta-t-il.

Elle balaya sa remarque de la main. Elle n’était pas sûre de ce qu’il avait fait cette nuit et cela l’inquiétait. Akio allait lui en dire le moins possible.

— Saurais-tu le reconnaître ?

— Je ne pense pas. La lumière était mauvaise.

Elle le scruta un long moment. Akio fut satisfait du pouvoir qu’il avait sur elle : même s’il devait être fouetté, elle n’aurait pas ce qu’elle voulait. Elle dut le sentir, car son regard se fit plus sévère encore.

— Ce que tu as fait est grave, Akio. Tu pourrais très bien avoir volé de la nourriture ou tenté de t’emparer des réserves de poudre. T’en rends-tu compte ?

Akio resta silencieux. Il ne voulait pas rentrer dans son jeu.

— Tu seras puni comme il se doit. Mais la punition dépendra de la gravité de la faute, aussi, je repose ma question : saurais-tu le reconnaître ?

Akio savait très bien qu’il ne le pourrait pas.

— Non, articula-t-il, les dents serrées.

Son ton était dur, sans appel. Elle resta un long moment silencieuse, les bras croisés. Puis, soudainement, elle le gifla de toutes ses forces. Akio cria et se plia en deux sous l’impact.

La femme, sans prononcer un mot, tourna les talons et s’éloigna avec une démarche pleine de colère et de détermination.

Quelque temps plus tard, elle revint.

Elle observa, un éclair sauvage au fond des yeux, les plaies qui guérissaient peu à peu sur le torse d’Akio. Puis releva lentement la tête pour croiser son regard.

— La punition habituelle pour une telle faute est le chat à neuf queues. Surtout lorsqu’il s’agit d’un prisonnier.

Elle laissa sa phrase résonner. Akio serra les dents. Le chat à neuf queues était un fouet constitué de neuf lanières, parfois nouées sur elles-mêmes pour déchiqueter la peau. Elle eut un petit sourire cruel, puis reprit :

— Néanmoins, j’ai peur que tu n’y survives pas et j’ai besoin de ta main d’œuvre… J’ai donc décidé d’augmenter ton nombre de corvées pendant les prochaines semaines. Suffisamment pour que tu retiennes que les règles sont faites pour être respectées. Le moindre faux pas te vaudra le fouet.

Sur ces mots, elle quitta la pièce avec une grâce féroce.

Akio eut presque un soupir de soulagement. Pas de nouveaux coups.

Ce n’était pas pour un instant de curiosité qu’il était puni, il le savait. C’était pour s’être mis dans une situation où il pouvait avoir volé, ce qui, sur un bateau, représentait une faute des plus graves. Passible de mort. Et pour ne pas avoir répondu aux attentes de la femme.

 

Ce jour-là, Akio travailla jusqu’à épuisement. S’il s’arrêtait, les pirates l’obligeaient à reprendre son travail d’un bon coup de pied. Il ferma les yeux un instant et revit sa mère, éreintée, rentrant du bois pour l’hiver. Penser à elle aidait Akio à tenir. Lorsque le travail était dur, elle entonnait une chanson. Il se répéta la mélodie, scandée et entêtante, comme un rythme inlassable qui lui donnait le courage de continuer. Lorsque son travail prit fin, il eut à peine la force de manger avant de s’effondrer sur ses couvertures.

 

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Les pirates veillaient à ce qu’il ait suffisamment de travail pour mettre son endurance à l’épreuve, mais pas trop pour qu’il puisse tenir physiquement. Les jours se confondaient, bercés par les mêmes notes qui lui donnaient sa force. Au bout d’une quinzaine, la punition prit fin.

Akio avait réfléchi. L’homme s’était caché, de nuit, pour écrire. Et il s’était enfui lorsqu’il avait compris qu’Akio l’avait surpris. Quel secret avait-il donc à préserver ?

 

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Comme chaque matin, Akio briquait le pont. Les muscles courbaturés, il s’arrêta un instant pour se reposer. Il regarda autour de lui. Le pont était un vaste espace encombré de cordages. Trois mâts majestueux montaient vers le ciel. Les grandes voiles, gonflées par le vent, les écoutes et les bras6, qu’on ne pouvait compter, la vigie7, surveillant l’horizon… Il trouvait ce décor magnifique.

— Que fais-tu ? demanda soudain une voix glaciale.

Il se retourna. Une femme se tenait devant lui. Mais ce n’était pas elle.

Ses boucles brunes tombaient en cascade sur ses épaules. Une tunique longue, échancrée de la hanche au genou, affinait son corps élancé. Son teint était hâlé de naissance. À sa ceinture pendait un sabre mortellement effilé. Ses yeux noirs qui le fixaient n’étaient que mépris et arrogance. Elle avait tout d’une guerrière.

— Tu crois pouvoir te permettre une pause quand bon te semble ? continua-t-elle. Bien, je vais te donner du travail pour rattraper le temps perdu !

Son ton était froid et liquide, et ses lèvres enflammées l’encadraient comme un souffle brûlant.

Des corvées supplémentaires ! Son emploi du temps était déjà bien assez chargé ! Et tout ça pour quelques secondes de pause !

— Saria ! reprocha soudain une voix grave.