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Daniel Pagés

 

 

Les Secrets d’Escondida

 

 

 

Illustrations Auriane Laïly

 

 

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Copyright © Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

Le livre précédent

 

 

Les Trésors d’Ismeralda

 

 

 

Sud Martinique, 1840

Isana et Noah vivent à l’Habitation Boigny, une plantation sucrière, chez leur grand-oncle Joseph.

 

À l’aube d’un jour de novembre, une bande de pirates attaque.

Très vite repoussés, les flibustiers se mettent à l’abri dans la sucrerie. Ils s’enfuient bientôt en emportant quelques marchandises et en enlevant une poignée de jeunes gens, esclaves ou pas, qui travaillaient là au moment de leur intrusion. Parmi eux, Paco, le fils du régisseur et Sarah, la fille de la cuisinière avec qui Isana et Noah ont été élevés.

Les deux adolescents n’hésitent pas. Ils volent un navire abandonné par les bandits et se jettent à la poursuite de Juan Ladrillo, le pirate sanguinaire, pour libérer leurs amis.

 

Pendant cette aventure, pour sauver sa vie, le maître d’équipage des forbans leur donne une information stupéfiante qui les lance vers les îles du Nord à la recherche de leur père disparu.

Sur leur route, ils font une macabre rencontre. Dans la barque à la dérive, près d’un cadavre, un étui métallique contenant une liasse de papiers leur raconte la découverte d’une île mystérieuse.

Étrange histoire. Réalité ou délire d’un homme mourant de faim et de soif ? Nos héros ne pourront le savoir.

Une piste reste pourtant, que Noah et sa sœur chercheront à remonter pour vérifier si le récit n’est véritablement que fiction.

 

 

Les Secrets d’Escondida

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Et c'était chant et c'était fête

C'était chant de poète

et c'était fête belle

Et c'était danse et c'était fleur

C'était danse d'Amour et c'était fleur de chair

Et des mains en guirlande montait la vie nouvelle

 

Mais un matin ils sont venus

 

Anthony Phelps

Mon pays que voici

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1

 

 

 

La lettre arriva à la fin de la première semaine du mois de mars. Elle avait voyagé sur un trois-mâts américain jusqu’à Saint-Pierre de Martinique où le service des postes l’avait prise en charge. Quatre jours avaient été nécessaires pour la livrer à l’Habitation Boigny.

 

Manoue, la cuisinière, qui était seule dans la maison, accueillit le coursier les bras encombrés de linge propre et sec. Elle le dirigea vers le salon et lui fit déposer le courrier sur la table le temps qu’elle se déchargeait. L’homme s’essuya le front d’un revers de manche, puis tira un pli de la liasse et le lui tendit.

— C’est à cause de celle-ci qu’on m’a envoyé à cheval sous ce maudit soleil, maugréa l’esclave. Le maître des postes n’a pas voulu attendre le prochain bateau.

Manoue tourna l'enveloppe dans tous les sens et commença à déchiffrer péniblement la mention en gros caractères qui s’étirait en travers de l’étui de papier fort.

L’expéditeur demandait de « délivrer la missive avec la plus grande célérité ». Le capitaine du navire américain l’avait reçue « le vingt-sept de janvier de l’an 1841 dans le port de Boston ». Elle avait voyagé près d’un mois et demi pour rejoindre le sud de la Martinique.

Boston. Manoue sursauta et son estomac se serra. Elle retourna la lettre et le nom de l’envoyeur lança son cœur dans une course folle. « Elwina Wellmore pour Isana et Noah Le Scaer ».

 

L’esclave qui attendait debout et le chapeau à la main la vit pâlir. Il la regarda fixement et l’inquiétude qu’elle lut dans ses yeux la fit redescendre sur terre. Manoue se rendit soudain compte qu’elle ne lui avait même pas offert de boisson pour étancher sa soif.

Elle balaya l’angoisse qui l’avait saisie toute entière et se précipita vers sa cuisine pour y puiser un pichet d’eau fraîche.

 

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2

 

 

 

Sur le quai de Fort-Royal1, Isana venait de lever une dernière fois la main pour dire au revoir à son père. Elle essuya ses yeux humides en les frottant contre son bras et dégagea dans le même mouvement la mèche de longs cheveux noirs qui collait contre sa joue.

Erina, la nouvelle goélette2 de Jérémie Le Scaer s’inclinait déjà dans le vent et s’éloignait pour prendre la route du nord à la sortie de la baie.

 

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Trois mois s’étaient écoulés depuis que l’adolescente et son frère Noah avaient découvert leur père sur l’île de San Salvador, dans les îles Lucayas3.

Trois mois, depuis qu’il avait retrouvé une partie de sa mémoire en revoyant ses enfants. Il restait bien, dans sa vie, des brumes qu’il n’arrivait pas à dissiper, des trous qu’il ne comblerait jamais. Mais il se souvenait désormais parfaitement de son dernier combat contre les pirates, sur La Gaëlle.

Il se souvenait des jours passés sur un îlet désert, à délirer, accroché à l’image d’une jeune femme et d’une petite fille qui l’attendaient sur un quai.

Il avait réussi à survivre en se nourrissant des noix de coco les plus accessibles, jusqu’à ce qu’un marchand anglais, naviguant près de ce morceau de terre, aperçoive ses signaux et le récupère à son bord. Il l’avait déposé, quelques jours plus tard, sur l’île où Isana, Noah et leurs amis l’avaient découvert, plusieurs années après.

Ce matin-là de décembre, devant le comptoir de l’entrepôt qu’il gérait, les brumes qui cachaient son passé s’étaient déchirées et son monde avait repris ses véritables dimensions.

 

Depuis, il avait retrouvé le goût du vent et de l’océan, et le plaisir de sentir le pont d’un navire vibrer sous ses pieds.

Le retour à la Martinique avait été un pur bonheur pour tous et les fêtes de Noël les plus heureuses que l’Habitation Boigny ait connues depuis bien longtemps.

Seule l’absence de Marie, sa femme bien aimée, morte des fièvres un an après sa disparition, avait jeté une ombre sur les réjouissances. Mais pour le naufragé, elle n’était plus qu’une image floue qui avait du mal à émerger d’un passé plus lointain qu’il aurait dû l’être.

 

C’est à leur première sortie à Fort-Royal, au début de janvier, que Jos le charpentier avait fait remarquer à Jérémie une belle goélette en radoub4 près de la darse5. Son nom, Erina, était gravé sur le tableau arrière en fines lettres dorées.

Les deux amis s’étaient approchés et, en bavardant avec les esclaves qui grattaient la carène avec entrain, ils avaient appris que le navire serait à vendre sitôt les travaux terminés.

Les deux hommes n’avaient rien dit, mais avaient fait le tour du voilier en scrutant les moindres détails. Une coque suffisamment ventrue conçue pour transporter de la marchandise, mais joliment élancée. Du chêne massif soigneusement goudronné que les tarets6 n’avaient jamais attaqué. Un gréement bien entretenu, aux mâts solides et aux cordages neufs en chanvre de Manille, consciencieusement lovés au sec sur leurs cabillots. Le propriétaire connaissait son affaire.

Dans la voiture à cheval qui les ramenait à Boigny, après un long moment de silence, Jérémie s’était détendu et s’était mis à chantonner. Il avait arrêté sa décision. Il allait acheter la goélette pour reprendre ses voyages et son commerce entre les îles.

Jos lui avait demandé s’il était vraiment sûr d’avoir envie de tout recommencer. Il trouverait suffisamment d’occupation à Boigny pour ne pas s’ennuyer. « Il n’y a plus de pirates maintenant que les Anglais ont coulé Ladrillo ! » avait assuré Le Scaer en riant. Le vieux avait ri aussi. « C’est un bon bateau, avait-il confirmé. Tu n’auras pas besoin de moi tous les jours comme sur La Gaëlle qui souffrait de son grand âge ! Heureusement… L’Oncle m’a embauché pour former des charpentiers à la plantation… Nous avons la nouvelle sucrerie, l’école de Sarah et pas mal de nouvelles cases à construire ! »

 

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Isana avait le cœur gros. Elle se rappelait quand, petite fille, sa mère la serrait dans ses bras, les yeux pleins de larmes après avoir vu les voiles de La Gaëlle s’enfuir à l’horizon.

Elle se souvenait aussi de cette terrible période où la pauvre Marie n’arrivait plus à quitter le vieux ponton de bois. Immobile, le regard fixé sur la ligne qui, au large, partageait le bleu entre le ciel et la mer des Caraïbes. À guetter le miracle. Le destin des femmes de marin. Attendre sur un quai. Attendre sur les rochers d’une pointe en espérant le retour de celui que l’on aime. Attendre chaque jour en refusant de penser que les voiles tant désirées ne monteraient peut-être plus jamais sur l’horizon.

 

Son père venait de partir une fois de plus. « Quelques jours », avait-il promis. Une quinzaine, un mois peut-être, pour mettre au point son commerce. Renouer ses contacts dans les îles. Il avait passé des heures à relire tous les registres au papier jauni qui remplissaient une grande étagère dans leur maison de Fort-Royal. La maison où elle avait passé une partie de son enfance et qui n’avait pas été habitée depuis des années, depuis que leur mère avait rejoint le morceau de ciel tout bleu d’où elle veillait sur eux.

La jeune fille y avait travaillé la moitié d’une semaine avec l’aide de deux esclaves pour la débarrasser de ses monstrueuses araignées et de leurs toiles.

Elle savait qu’il devrait revenir aussi à San Salvador, l’île aux chats, un jour où l'autre. La terre qui l’avait accueilli quand il avait débarqué du navire marchand anglais sans un bagage. Sans un souvenir. Rendre visite à ses amis. Réorganiser sa vie. Il avait besoin de ça pour son nouveau départ.

 

La jeune fille aurait voulu l’accompagner. Ne plus jamais le voir disparaître de son paysage.

C’était Sarah qui l’avait convaincue de le laisser filer. Elles en avaient parlé longuement, une nuit, à bord d’Estrella, le vieux cotre qui les avait menés, il n’y avait pas si longtemps, d’abord à la poursuite des pirates, puis à la recherche de Jérémie.

« Il a besoin de se retrouver, de faire le point, avait-elle expliqué à son amie, il faut qu’il affronte à nouveau les vagues pour être sûr qu’il n’a pas perdu son flair de marin, que son amour de la mer est intact, que le monde qu’il croyait disparu est toujours là ».

Sarah, la jeune esclave que son frère et elle avaient libérée, avait une intelligence aiguë des êtres et savait trouver les mots justes.

Isana avait laissé ses larmes couler. Elle avait vidé tous les chagrins retenus pendant les années où elle avait cru son père mort au fond de l’océan. Elle avait fini par accepter. Par amour. Elle devait lui donner cette chance.

Cette nuit-là, toutes les deux s’étaient endormies pas loin de l’aube, bercées par le doux mouvement du navire, à l’heure où déjà les pêcheurs sortaient avec leurs pirogues ou leurs gommiers.7

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3

 

 

 

La lettre gisait toujours sur le vaisselier de bois rouge. La cuisinière l’avait tournée et retournée comme pour en percer le mystère. Comme pour flairer à l’avance combien la vie de l’Habitation risquait d’être, une fois encore, bouleversée dans les semaines à venir.

Longtemps que les enfants n’avaient pas évoqué cette étrange et macabre histoire. Manoue avait espéré qu’ils l’avaient oubliée et qu’on n’en entendrait plus jamais parler.

 

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C’était pendant leur croisière vers les îles du nord, à la recherche de leur père, qu’elle avait débuté. Une grande pirogue noire à la dérive rencontrée alors qu’ils naviguaient toujours en vue des hautes montagnes d’Haïti, cap au nord-ouest.

À l’intérieur, le cadavre d’un géographe espagnol que les oiseaux marins avaient commencé à dévorer. Il portait dans sa poche une médaille d’argent. Et un étui de cuivre gisant dans le fond du canot leur avait livré quelques pages d’un journal de bord.

 

Le pauvre diable s’appelait Jaime Quizas y Oviedo et avait été engagé par un homme d’affaires et navigateur Américain pour aller reconnaître une île mystérieuse.

Justin Wellmore, qui rentrait d’Europe l’année précédente, était tombé sur cette terre ignorée, deux jours avant d’apercevoir les premières îles antillaises. Une masse rocheuse où il semblait impossible de pénétrer. Une vraie forteresse de pierre. Une île jusque-là inconnue. Mais qui avait bien l'air habitée.

Une île qui avait poussé comme un champignon sur une route marine plutôt fréquentée.

 

Les deux hommes s’étaient rencontrés sur les quais d’un port cubain et s’étaient liés d’amitié. Ils avaient décidé de retourner vers cette terre et de tenter de l’explorer.

Une fois sur place, Wellmore et ses matelots avaient fouillé en vain toutes les failles des falaises qui entouraient l’île pour essayer d’y pénétrer. Ils avaient ensuite entrepris de trouver un passage par-dessous, à fleur d’eau.

C’est la nuit suivant cette nouvelle approche que l’ensemble de l’équipage avait été enlevé.

Jaime avait réussi à se cacher et à échapper à d’étranges Indiens blancs qui avaient emmené les autres. Il avait consigné son histoire à la hâte dans quelques feuillets qu’il avait scellés dans un étui de cuivre et sauté dans une pirogue appartenant aux mystérieux habitants avant que la goélette de Wellmore ne coule.

Malgré ses espoirs, il n’avait pas rencontré de navire pour lui porter secours et n’avait pas survécu pour en raconter plus.

 

Après avoir récupéré Jérémie Le Scaer dans les Lucayas et en faisant route vers la plantation, Noah avait convaincu tout l’équipage d’Estrella d’aller vérifier si cette île étrange existait bel et bien. Mais aux alentours de la position donnée par le géographe dans son livre de bord, il n’y avait pas le moindre caillou.

L’île avait-elle disparu aussi facilement qu’elle était apparue ? Le journal de Jaime Quizas n’était-il qu’une fiction ? Il ne leur restait qu’un moyen de le savoir. L’adresse de l’épouse du navigateur américain figurait sur les feuillets découverts dans l’étui trouvé à près du cadavre.

 

Isana avait pris sa plume dès leur retour à Boigny. La lettre était partie deux jours plus tard par le premier bateau qui levait l’ancre de Fort-Royal, cap vers San Juan de Porto-Rico où les Américains faisaient beaucoup d’affaires.

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4

 

 

 

Sarah se déplaça d’un pas sur sa droite sans quitter des yeux son ami qui visait avec son équerre et attendit le verdict.

— Encore un peu !

La jeune noire fit lentement glisser le bout de son piquet sur la terre sèche.

— Un pouce de plus, à peu près…

Elle décala la pointe en plusieurs sauts de puce et redressa le bâton jusqu’à trouver une verticale approximative.

— Là, c’est parfait ! Plante-le !

Noah la laissa enfoncer le pieu dans le sol en tapant dessus avec une grosse masse de bois dur. Il visa encore une fois, puis vérifia que les angles étaient bien droits avant de tendre le fil de caret8 qui formait désormais un rectangle parfait.

— La voilà, ton école, lança le garçon avec un grand sourire. Les maçons s’attaqueront au chantier dès demain pour faire le terrassement et bâtir le socle de pierre. Et après ce sera le tour de Jos et de ses apprentis… Ils ont déjà coupé et mis à sécher le bois pour la charpente et les murs. Elle sera prête pour accueillir les gamins à la saison des pluies. Tu es contente ?

— M’sieu Boigny a bien choisi l’endroit. On sent l’alizé9 et l’ombre des arbres à pain10 conservera la fraîcheur.

Sarah s’avança vers lui et s’accrocha à son épaule.

— Mon oncle a pensé à tout, répliqua le garçon. Le terrain est suffisamment à l’écart de la nouvelle sucrerie pour que les enfants ne soient pas distraits !

La jeune fille acquiesça avec un éclat de rire. Il serait cependant difficile de garder les gamins en classe chaque fois qu’un navire approcherait du ponton de bois, dans la baie que l’on apercevait à travers les cimes des cocotiers, tout près, au sud-ouest. Heureusement, ce n’était pas tous les jours !

 

Elle poussa soudain Noah rudement et le coinça contre le premier tronc. Elle ne dit rien, mais l’observa un instant puis posa ses mains sur ses épaules sans quitter ses yeux sombres.

— Tu es toujours certain que tu veux passer ta vie avec une vilaine négresse comme moi ? demanda-t-elle avec une grimace.

— Un jour j’arracherai nos deux cœurs pour que tu puisses constater combien ils se ressemblent, malgré ta couleur de pain brûlé…

— Chut ! dis pas des bêtises !

Elle le bâillonna en plaquant l’une de ses mains sur sa bouche pour l’empêcher de continuer, puis laissa aller sa tête au creux de son épaule. Le garçon l’enserra violemment dans ses bras et posa sa joue sur ses nattes fines ornées de perles de couleur. Elle rit, le nez écrasé dans son cou et ne le vit pas fermer les yeux pour mieux profiter de cet instant de bonheur. Ses lèvres murmurèrent tout près de son oreille.

— Noah, Isa ne va pas rentrer avant la nuit et on a fini ici… tu ne veux pas qu’on descende se baigner au calme à l’Anse à Carbet ?

— Au calme, hein ?

Il se mit à rire lui aussi, la relâcha, puis saisissant ses nattes à pleines mains, déposa un baiser d’une grande douceur sur ses lèvres avant de la prendre par le bras et de l’entraîner vers la côte.

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5

 

 

 

Le Samantha Copper avançait en se traînant à moins de cinq nœuds11 sur un océan presque plat, cinq cents milles au nord-est de Porto-Rico.

L’alizé avait molli en ce début d’après-midi, mais le capitaine Walder n’avait pas fait envoyer de la toile supplémentaire.

Seul le timonier était à son poste. Un silence de mort régnait sur le navire, à peine troublé par les grincements d’une poulie dans la mâture.

 

Sur le pont, à l’arrière, tous les yeux étaient fixés sur l’homme pendu par le cou à la vergue12 la plus basse qui se balançait au rythme du léger roulis.

Le supplicié avait arrêté de gigoter depuis un moment, mais personne n’avait osé faire un geste. Walder et son état-major avaient encore leur pistolet passé à la ceinture et n’auraient pas hésité à l’utiliser.

Sur tribord se tenaient les membres d’équipage qui n’avaient pas participé à la mutinerie13. Sur l’autre bord, encadrés par deux costauds portant un coutelas, six prisonniers étaient alignés, les mains liées dans le dos, condamnés à mort par les lois en vigueur dans toutes les marines du monde.

— Monsieur Clayton, au suivant, tonna la voix de basse du capitaine.

Le bosco14 fit un signe et deux hommes se précipitèrent sur le cordage tourné sur un cabillot au pied du mât. Le cadavre descendit lentement et s’affala sur le chêne du pont avec un bruit mou.

 L’un des matelots se signa et récita une prière à voix basse avant de forcer sur le nœud qui enserrait le cou blême et marqué par le chanvre.

— Monsieur Jenkins, inutile de le recommander à Dieu, cet individu brûle désormais en enfer. Débarrassez-nous !

Tous les regards suivirent le corps sans vie jusqu’à ce qu’il ait disparu par-dessus bord.

 

Le capitaine était d’une pâleur extrême qui, pour ceux qui le connaissaient bien, était signe d’une terrible colère.

Il s’avança jusqu’à la ligne des prisonniers. Il les fixa dans les yeux à tour de rôle, puis s’arrêta devant le plus jeune, un adolescent maigre aux cheveux filasse et au visage terrifié qui avait déjà effectué plusieurs voyages comme mousse sous son commandement.

— Toi aussi, Pickin ? murmura Walder en secouant la tête. J’ai souvenir de la pointe du couteau que je t’ai offert à ta première traversée et que tu as osé poser contre mon cou… Je ne t’aurais jamais cru capable d’essayer d’égorger un homme endormi pour voler un navire… Clayton, si celui-là, que nous avons nourri et choyé n’a pas bien appris en deux ans avec nous, il n’apprendra jamais !

 

Le gamin se mit à hurler en se tortillant, mais le bosco le saisit à bras le corps et le mena jusqu’au nœud coulant. Les deux matelots commencèrent à le hisser pendant qu’il se débattait.

La plupart des hommes avaient détourné les yeux du supplicié, mais la voix du capitaine les rappela à l’ordre. Ils devaient graver dans leur tête à jamais ce qui arrivait à ceux, jeunes ou vieux, qui essayaient de prendre un navire à son commandant légitime.

 

Le pendu mourut enfin et tout le monde respira lorsque son corps disparut derrière le pavois15 comme le précédent.

— Clayton !

Le bosco se dirigea vers les cinq matelots blêmes alignés sur l’autre bord. Mais le capitaine l’arrêta.

— Non, nous avons assez perdu de temps comme ça. Jetez ces cinq-là dans la vieille chaloupe avec un tonnelet d’eau et laissez-les aller. Le diable s’occupera d’eux !

Les mutins se regardèrent un instant se demandant si la mort qui leur était promise n’était pas plus cruelle que la pendaison, mais tant qu’il y avait de la vie…

Un quart d’heure plus tard, ils se retrouvèrent dans le frêle esquif à la merci de l’océan, les mains toujours attachées dans leur dos.

 

Au moment de couper l’amarre qui les retenait, le bosco jeta au fond de leur barque un vieux couteau et la corde qui avait servi à l’exécution de leurs camarades.

— Faites-en bon usage, leur dit-il avec un sourire ironique.

Puis il fixa l’homme à la cicatrice qui était à l'avant et le regardait avec un air de défi.

— Tout ça est de ta faute, Mac Allis. Même en enfer, débrouille-toi pour ne pas te retrouver sur ma route, cracha-t-il dans un souffle.

 

Les cinq mutins assis au fond de la chaloupe ne bougèrent pas, comme s’ils avaient voulu se fondre dans le bleu gris des flots. Walder pouvait encore regretter de ne pas les avoir pendus et les couler avec les deux petits canons de neuf dont le navire marchand était armé sur son arrière. Ils regardèrent avec soulagement le Samantha Copper s’enfuir dans le lointain, revêtu de toute sa toile.

 

— Toad, attrape le couteau et tiens-le fort, ordonna Mac Allis.

Le grand matelot chauve qui portait des ecchymoses au visage se coucha au fond de l’embarcation, se contorsionna et après quelques tâtonnements saisit l’outil. Il se mit à genoux sans trop de peine et lui présenta la lame courte et courbée de ses mains attachées dans son dos. Les deux hommes se rapprochèrent et les liens de l’Écossais ne résistèrent pas longtemps à l’acier affûté.

— Libère-nous ! crièrent en chœur les trois autres forbans groupés sur l’arrière.

Mac Allis grogna. Son œil mauvais évalua la situation. Le tonneau contenait suffisamment d’eau pour survivre à peine deux jours, à cinq, et le plus simple était de flanquer ces poids morts à l’eau tout de suite.

Il se dressa, le couteau en avant et s’avança vers les trois matelots qui le fixaient avec terreur. Un coup d’épaule fit basculer le premier. Un autre perdit l’équilibre lorsque la lame siffla à quelques centimètres de son visage. Le dernier sauta à la mer de lui-même.

L’Écossais leur tourna le dos et les laissa se débattre et hurler. Le chauve était toujours à genoux au fond du canot et le regardait avec des grands yeux suppliants.

— Tu restes avec moi, Toad, ou tu préfères t’enfuir comme ces chiens galeux ?

— Je suis avec toi, Macky, tu le sais depuis le début ! Et il te faut bien quelqu’un pour manier la godille16 quand tu devras te reposer.

Mac Allis jeta un coup d’œil au long aviron fixé à l’intérieur du bordé et qui allait leur permettre de propulser la chaloupe vers l’île la plus proche dès qu’elle serait en vue. De toute façon, autant garder un compagnon… L’Écossais ne se faisait aucune illusion : leur seule chance de survie, c’était de rencontrer un navire et de se faire repérer. Cette route maritime était particulièrement fréquentée avec la saison des pluies et des ouragans qui se terminait.

— Donne-moi ta chemise, ordonna-t-il au matelot dès qu’il l’eut libéré.

Celui-ci s’exécuta et le regarda transformer le vêtement de lin en petite voile. Le bandit réussit à l'accrocher sur la godille qu’il passa dans le trou du banc de nage17, en guise de mât. La corde que le bosco leur avait offerte pour ne pas attirer le mauvais sort sur le Samantha Copper servit à fixer et à tendre l’ensemble.

À la nuit, lorsque l’alizé se renforça, la chaloupe bouchonnait au gré des vagues, mais dérivait vers le sud-ouest en direction des îles à plusieurs nœuds.

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6

 

 

 

Le serpent était lové sur lui-même au milieu des cannes18 et faisait face. Il menaçait les coupeurs en balançant sa tête en fer de lance. Une bèt-long. Une grosse. Une femelle au ventre plein, peut-être, avait pensé tout haut le contremaître.

Tous les esclaves avaient reculé de dix pas pour être sûrs de se trouver hors de la portée de ses crocs. Seul un des hommes restait proche, l'agaçant avec une perche pour occuper son attention.

On était allé chercher un chasseur. Le maître avait interdit de prendre des risques. Et il ne fallait pas qu’il s’enfuie dans le fouillis végétal. Il ne fallait pas non plus qu’on retombe dessus plus tard.

 

Un bruit de course sur le chemin. Mossé le commandeur apparut derrière les beefs19 de l’attelage qui broutaient à bonne distance et fit un signe du bras. Après lui se montrèrent Joseph Boigny qui haletait comme une de ses machines à vapeur, et Paco, le fils du régisseur qui portait à la main un des gros fusils de chasse.

Les esclaves s’écartèrent, laissant passer le garçon qui respira brièvement et, après un coup d’œil au maître, épaula son arme. La détonation fit tressaillir tout le monde. La décharge brisa deux tiges de canne et déchira le corps du reptile juste en dessous de la tête. Tous retenaient leur souffle, immobiles. La bèt-long se tordit pendant quelques secondes, puis dans un dernier sursaut retomba mollement sur le sol.

Des voix félicitèrent le tireur qui accueillit les compliments avec un grand sourire, puis tous se rapprochèrent de Mossé qui soulevait le serpent avec l’une des cannes cassées.

— Le premier de l’année, m’sieu Boigny !

— J’espérais qu’il n’en reste plus, grommela le maître.

— C’est pour ça qu’on brûlait la paille, avant, m’sieu Boigny, ça les faisait fuir pour la récolte, lança l’un des porteurs avec une grimace gênée.

Le planteur secoua la tête, mais ne releva pas le reproche du vieil esclave. Il s’agenouilla près du reptile et sortit son couteau. Dans le ventre de la bèt-long, une douzaine de petits serpents étaient prêts à naître.

— C’est pour ça qu’elle ne s’est pas enfuie quand elle vous a entendus…

Il essuya la lame machinalement sur une touffe de feuilles sèches, se redressa et regagna le chemin où Paco l’attendait, les laissant à leur travail.

Les serpents n’étaient plus un vrai problème dans le sud de la Martinique. Il en restait très peu. Mais un seul suffisait à terroriser les esclaves et à les faire fuir.

 

Sur le chemin, Paco ruminait. Il posa la question que la remarque du porteur avait suscitée et qui tournait depuis, dans sa tête.

— Mais, M’sieu Joseph, pourquoi on ne met pas le feu à ces pièces de canne comme aux autres, pour en brûler les feuilles ? C’est la meilleure solution pour empêcher les accidents !

L’ingénieur agronome qu’était Boigny réfléchissait différemment.

— Les serpents ne sont dangereux que si on les surprend, c’est pour ça que, lorsqu’on ne brûle pas, on fait autant de bruit que l’on peut avant d’attaquer la coupe. Ils s’enfuient dès qu’ils entendent les hommes.

— Mais, celle-là n’a pas bougé…

— Tu as vu pourquoi ?

Le garçon acquiesça. Elle était en train de faire ses petits quand les coupeurs sont arrivés. Mais elle était d’autant plus dangereuse…

— Si je fais brûler la canne, je perds la moitié de la récolte. Il y a deux ans que je fais des expériences sur plusieurs champs et maintenant, j’en suis certain. Dès l’an prochain, on n’en brûlera plus aucun.

Paco le regarda avec attention. Il savait que le maître n’affirmait rien sans raison et il allait tout lui expliquer. Il adorait partager sa passion pour les plantes et leur culture.

— La canne perd une partie de son sucre à cause du feu. Je n'ai pas encore compris comment, mais je l’ai vérifié. Mais il n’y a pas que ça. Les feuilles, en pourrissant, enrichissent le sol mieux que les cendres et la récolte de l’année suivante est incomparablement meilleure. C'est comme quand on met du crottin dans le jardin... Si l’agronomie t’intéresse, je peux te prêter quelques articles qui expliquent tout ça.

— Vous savez bien que je vais partir en France pour étudier le commerce des produits coloniaux chez notre marchand de Bordeaux…

— C’est vrai ! Ton père m’en a touché deux mots… Ça te plaît ?

— C’est son idée. Et peut-être la vôtre aussi ? ajouta-t-il avec un coup d’œil de travers. Moi, je ne suis plus sûr d’apprécier beaucoup les pays froids…

Boigny se mit à rire. Il regarda le visage du garçon qui faisait tout à coup une drôle de tête.

— Le prochain bateau pour l’Europe vient embarquer une cargaison de rhum dans huit jours. J’ai reçu la confirmation hier matin. Tu seras prêt ?

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7

 

 

 

Tim était appuyé au pavois et observait les préparatifs avant l’appareillage. Les mâts de charge20 et leurs palans avaient laissé glisser les filets pleins des derniers tonneaux dans les cales depuis déjà une paire d’heures. On les avait démontés et saisis sur le pont.

Sur le morceau de quai pavé de pierres inégales entre lesquelles poussaient quelques rares tiges de chiendent, il ne restait plus rien de la montagne de marchandises qui s’y entassaient à leur arrivée deux jours plus tôt.

Il transpirait abondamment et se rendait compte que les chemises amples que portaient les hommes d’ici permettaient à l’air de circuler contre la peau. Elles les protégeaient mieux de la fournaise de l’après-midi que la sienne, bien plus élégante, mais trop ajustée.

 

Quand il avait posé le pied à terre sur la première île des Caraïbes, à Porto-Rico, quelques jours plus tôt, un soldat lui avait affirmé qu’il faisait plutôt frais pour un mois de mars, cette année. L’adolescent l’avait regardé en se demandant s’il se moquait de lui. Une vapeur épaisse et chaude avait pénétré ses vêtements dès qu’il était passé à l’abri de l’alizé et ne l’avait plus lâché pendant son escale.

Il se promit de remercier encore le matelot noir comme l’ébène et riant de toutes ses dents qui avait enfoncé sans un mot un chapeau de palmes tressées sur ses cheveux blonds.

Les habits les plus légers qui remplissaient la malle embarquée à Newport risquaient bien de ne leur servir à rien, arrivés à destination. Il faisait bien vingt degrés de plus, sur ces îles, qu’en Nouvelle-Angleterre, dans le nord-est de l’Amérique, en cette saison.

 

À peine une heure avant la nuit.

Avec l'astre du jour qui descendait, les murailles des forts de Basse-Terre, capitale de Guadeloupe, commençaient à prendre des couleurs orangées. L’alizé se renforçait et on respirait mieux.

Le capitaine du petit brick réapparut avec un air satisfait du fond des cales où il avait vérifié l’arrimage21 de la cargaison. Un dernier coup d’œil sur le pont, et il fit un geste aux trois marins qui attendaient son verdict à l'arrière. Tim les regarda avec stupéfaction sauter à l’eau tout habillés, s’ébrouer un instant en riant et remonter aussi vite par l’échelle de corde pour préparer la manœuvre.

— On y va, M’sieu Tim. Erwenn est prêt à faire route. Il ne manque que votre sœur… annonça le patron du voilier avec un sourire.

— Lena, Lena !

Le garçon hurla, en se penchant vers l’autre bout du quai avec un grand signe du bras. L’adolescente aux longs cheveux blonds vêtue d’une robe blanche légère lui répondit en hochant la tête. Il la vit adresser un dernier au revoir aux occupants du trois-mâts américain avec qui elle échangea encore quelques mots.

Elle tendit ensuite sa main vers lui comme pour l’arrêter et se mit à courir vers le vieux navire qui devait les emmener jusqu’à la Martinique.

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8

 

 

 

Le soleil venait de se cacher derrière les arbres et le dernier cabrouet rempli de cannes rentrait au pas des beefs sur une trace parallèle à la route, lorsqu’Isana arriva en vue de la plantation.

La jeune fille, qui avait d’ordinaire fière allure sur sa jument grise, semblait épuisée. Trois jours à aider son père dans la préparation de la goélette, la touffeur des nuits à Fort-Royal, le chagrin du départ et le retour dans la chaleur de l’après-midi avaient brisé sa résistance. Elle n’avait qu’une envie, descendre de cheval, quitter ses vêtements et plonger dans la mer qui lui paraîtrait fraîche après la fournaise des dernières heures.

Le sourire revint sur ses lèvres quand elle remarqua Paco, appuyé sur une borne au bord du chemin, en train de mâcher pensivement un débris de canne. Le garçon se leva aussitôt qu’il l'aperçut et vint à sa rencontre.

— Je me doutais bien que tu n’allais pas tarder, lui dit-il en lui tendant les bras.

La jeune fille se laissa glisser de la selle et s’accrocha à son cou affectueusement en soufflant.

— Tu m’attendais ? J’ai cru que je n’arriverais jamais, ils ont dû rallonger la route exprès pour moi aujourd’hui. À un moment, Limy marchait à peu près au rythme des vaches et j’ai dû mettre pied à terre. Je l’ai tirée, le temps qu’elle récupère. Heureusement, depuis que le soleil est tombé, ça va mieux… J’aurais besoin d’un bon bain !

Elle passa les rênes par-dessus la tête de la jument, saisit la main de son ami et les entraîna vers l’Habitation.

 

— Ils ont trouvé une bèt-long dans la pièce de canne, il y a deux heures… commença le garçon.

— Vous avez réussi à l’avoir ?

— Une seule cartouche. Elle ne s’était pas enfuie malgré le bruit des coupeurs.

Isana fixa ses yeux sombres, étonnée.

— Ton oncle l’a ouverte. Elle allait faire ses petits, apparemment.

— Et ils ont reparlé de faire brûler la canne… je suppose.

— Bien sûr. Mais onc’Joseph n’a rien dit. Et quand je lui ai posé la question, sur le chemin, il m’a fait un cours d’agronomie !

La jeune fille éclata de rire. Elle connaissait Joseph Boigny par cœur et y avait déjà eu droit, elle aussi.

— Il a raison. Ça fait des années qu’il fait des essais. On obtient beaucoup plus de sucre pour le même travail si on ne met pas le feu.

— Je croyais que le sucre se vendait mal et qu’on en produisait déjà trop ?

— C’est vrai, mais tu oublies le tafia22 ! Notre rhum commence à être aussi apprécié que celui des Anglais, en France, depuis qu’on utilise le vesou23. Ça va nous permettre de réduire la surface de canne. Mon oncle veut aussi relancer le cacao et le café. Il va falloir replanter sur les mornes… On n’a pas des bras de reste.

— En parlant de bras de reste…

Isana se tourna vers lui et observa son visage soucieux un instant sans cesser d’avancer.

— Tu veux pas qu’on aille se jeter à l’eau ? Je pose juste la selle et nous laisserons Limy à la ravine où elle pourra boire et manger. Tu me raconteras la suite là-bas, quand je me serai débarrassée de la terre qui me colle à la peau.

Paco lui rendit son sourire et effaça tendrement du bout du doigt une goutte de sueur qui coulait près de son oreille en traçant un sillon plus clair dans l’ocre de la poussière.

 

À la grande surprise de son ami, Isana était rentrée dans la mer tout habillée après avoir juste quitté ses bottes. Elle plongea et fit quelques brasses sous l’eau laissant un nuage trouble derrière elle. Puis, se remettant sur ses pieds, elle entreprit de se dévêtir et de faire une lessive sommaire. Paco la rejoignit et récupéra au fur et à mesure les habits qu’il étendit sur le sable encore brûlant. Ils ne seraient peut-être pas tout à fait secs à temps, mais elle préférait les porter humides que couverts de toute la poussière du chemin et trempés de sueur.

 

Le soleil plongeait dans la mer des Caraïbes. De l’autre côté de l’anse, des gamins arrivèrent en trombe sur le ponton et sautèrent à l’eau à tour de rôle en se pinçant le nez entre deux doigts. Leurs cris stridents firent fuir les oiseaux au repos qui s'abandonnaient paresseusement sur les molles ondulations de la baie.

La jeune fille se sentait revivre et nageait maintenant avec bonheur.

Au bout d’un moment, apaisée, elle fit signe à Paco de s’approcher.

— Alors cette mauvaise nouvelle ?

Il laissa son regard traîner vers le large, hésitant.

— À ta tête, j’ai vu que c’en était une…

— Je prends le bateau qui arrive la semaine prochaine pour l’Europe… souffla le garçon en baissant les yeux.

Le visage d’Isana se ferma et une fois de plus, elle sentit le chagrin monter et lui serrer la gorge.

— J’ai eu une discussion un peu houleuse avec mon oncle à ce sujet, il y a quelques jours. Mais il a tenu bon et soutient ton père.

— Je reviendrai Isa… La distance ne coupe pas l’amitié.

— Boigny sera vide sans toi, Paco ! Tu fais partie de ma vie depuis si longtemps. Je…

Elle le regarda un instant, ne sachant plus quoi lui dire qui pourrait le retenir. Qui lui donnerait la force d’affirmer devant son père son envie de continuer à vivre à la plantation. Puis un doute lui traversa l’esprit. Il était peut-être déchiré. Une part de lui rêvait peut-être de découvrir le grand pays dont les marins vantaient les richesses. Il fallait lui offrir cette chance. Elle baissa les yeux et le laissa poursuivre.

— Tu vas peut-être naviguer avec ton père. D’autres aventures t’attendent bientôt. Tu rencontreras d’autres amis… Mais un jour je reviendrai, Isa. On se retrouvera. Je ne veux pas que tu sois triste. Je ne veux même pas que tu m’attendes. Promets-moi ! Je ne sais pas ce qui se passera en France. Je ne sais pas dans combien de temps je serai de retour… Je ne sais pas… Mais on se retrouvera, j’en suis sûr. Ce n’est pas possible autrement !

 

Le garçon vit ses yeux se mouiller dans les dernières lueurs du soleil mourant. Il s’approcha et saisit ses mains. Isana se déroba aussitôt, se détourna, mais après un instant de réflexion se jeta dans ses bras.

Paco sentit contre sa peau battre le cœur de celle qui depuis si longtemps partageait ses jeux et une bonne partie de sa vie. Il ferma ses yeux qui commençaient aussi à se remplir d’On se retrouvera Isa, on se retrouvera !