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Daniel Pagés

 

 

 

L’île secrète

 

 

 

 

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Copyright © Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

 

 

 

Il y a trois sortes d'hommes :

les vivants, les morts,

et ceux qui vont sur la mer,

 

Aristote.

Le dernier gardien

 

 

 

 

 

1

 

 

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Si vous grimpez tout en haut de la pointe, vous l’apercevrez au loin, ceinturée de noir, quand la marée court vers le large. Au point que tout le monde a oublié son nom et l’appelle l’île noire.

Émaillée de taches blanches. Les goélands y passent leur journée, chaque fois que le dur vent d’ouest les laisse tenir debout.

La côte au noroît1 est découpée comme une mâchoire un peu dégarnie qui ne posséderait que des canines. Des millions d’années de vagues ont attaqué le granit. L’ont tordu. Déchiré. Affûté.

Du continent, vous ne verrez pas la pente verte qui glisse vers quelques mètres carrés de grossier sable gris et de galets ronds que n’ont jamais osé couvrir les laminaires géantes et le varech gluant.

Les houles énormes des grandes tempêtes n’arrivent pas jusque-là, brisées par d’autres écueils, déchirées par d’autres mâchoires. Mais les vagues courtes se font cassantes dès que le vent se lève, la mer blanchit et les rocs chassent vers le ciel des gerbes d’eau écumeuse.

Certaines nuits d’hiver, les embruns planent sur toute l’île. Seule reste alors au sec la tête illuminée du phare qui fait tourner son œil géant pour effrayer les navigateurs et les éloigner de ces eaux recelant mille récifs cachés.

 

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Kleden Tévennec détaillait son royaume. Le canot de service l’avait déposé à midi. Les hommes avaient déchargé et transporté au pied du phare deux semaines de ravitaillement pour compléter les stocks déjà entreposés à l’intérieur. Vite, ils s’en étaient allés, profitant du jusant qui les ramenait vers leur port d’attache sur le continent.

Juin éclairait l’îlot de toute sa lumière. À près de soixante mètres au-dessus des flots, on dominait le monde. Chaque rocher pouvait être comptabilisé. Seul, restait à l’abri du regard le creux de la minuscule plage où aucune baigneuse ne viendrait jamais troubler la solitude du gardien.

Un coup de chiffon sur les lentilles et les cuivres les avait débarrassés des cristaux de sel abandonnés par les embruns des tempêtes précédentes. La lanterne allait, cette nuit, briller d’un nouvel éclat. Personne ne s’en apercevrait. Kleden aimait le travail bien fait.

 

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Un dernier tour d’horizon. Il dévala prestement les marches de pierre et s’assit sur le muret qui courait devant la tour. Il tourna le visage vers le soleil qui se préparait à plonger dans le lointain de l’océan. Ce soir, seule une légère ondulation venait clapoter sur le socle de l’île, y déposant une moustache blanche.

Les filaments qui s’étiraient dans le ciel annonçaient une dépression pour le lendemain. Du gros temps pour plusieurs jours. Une météo à ne pas mettre une mouette dehors. Heureusement, le phare fonctionnait sans flamme à allumer. À surveiller. Sans bidon de carburant à soulever, à hisser, marche après marche jusqu’au sommet. Le gardien n’avait plus besoin de passer sa nuit dans la tête du colosse, au cœur des hurlements de la tempête déchaînée.

La fée électricité était arrivée jusque-là grâce à son gros câble qui serpentait au fond de la mer. Kleden Tévennec avait seulement pour mission de vérifier, surveiller, informer les techniciens qui, de leurs bureaux sur la terre ferme, la vraie, préparaient l’automatisation complète de cette lueur d’espoir pour les marins perdus.

D’ici quelques mois, on n’aurait plus besoin de gardien pour le phare de cette île maudite.

2

 

 

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Sur le réchaud à gaz, la soupe commença à bouillotter dans la marmite. Des légumes frais, de l’eau et du sel. Et un bon morceau de beurre. Assez pour en manger chaque soir et même parfois au milieu de la nuit, quand, de retour de sa ronde au bout des cent quarante-quatre marches, il sentirait le froid s’emparer de sa vieille carcasse.

Kleden devait remplir le journal de bord. Le phare avait le sien. Comme un navire. On y notait le moindre détail. Le plus petit incident. Il décrivit soigneusement sa première inspection. Le temps passe lentement lorsque l’on n’a que le ciel et l’océan comme interlocuteurs. Les goélands de ce pays ne sont pas très causants ! Certes, il y a le radiotéléphone VHF qui permet d’écouter les bateaux en mer, de joindre les amis et la famille. Mais les journées sont de vingt-quatre heures.

Et l’homme adorait écrire. Il peignait aussi, parfois. De belles aquarelles qu’il cachait soigneusement. Il n’avait plus jamais montré sa peinture depuis que sa femme était partie. Partie pour toujours. Après une maladie qui l’avait laissée des mois exsangue sur un lit d’hôpital.

Le cahier était neuf. Un épais registre relié de toile noire comme les aime l’Administration. Un par trimestre. Deux cents pages. On en changeait chaque jour. Non que l’on ait tant à écrire. Par commodité. Les évènements sur la page de droite. Les commentaires sur celle de gauche. La journée étalée sous les yeux. Une étagère supportait une multitude de livres semblables. Cinq ans de la vie de cette forteresse et de ses chevaliers.

Kleden passa en revue les étiquettes de couvertures. Le dernier manquait. Étrange. C’était un outil de travail qui décrivait les dernières pannes et leur réparation, les révisions et les changements d’ampoule. Indispensable. Ils avaient dû l’emporter pour on ne sait quel contrôle administratif. Il faillit saisir le micro pour appeler la permanence à terre et signaler cette absence. Le bruit de la soupe, qui bouillait trop fort et se renversait sur le feu de la cuisinière, l’en empêcha.

Il se précipita vers la cuisine et remit cette question à plus tard.

 

Les cirrus2 n’avaient guère progressé dans le ciel et s’empourpraient au fur et à mesure que le soleil s’immergeait dans les flots. Tévennec était sorti pour faire le tour de son empire. Même pas un quart de mille de rocaille salée. Quelques mètres carrés de pelouse de rude chiendent qui survivaient tant bien que mal dans le creux abrité du vent descendant en pente douce vers la plage.

Une plateforme grossièrement aménagée pouvait accueillir l’hélicoptère les jours sans vent. Un petit quai recevait, à marée haute, le canot qui apportait le ravitaillement et amenait la relève. Pas un arbre, pas un buisson. Un univers minéral. Ici, les seuls végétaux sortaient de l’eau quand la mer descendait et se cachaient à nouveau avec le flot. Le paradis des crabes et des homards. Des oiseaux. Les seules voix qu’on pouvait entendre, des milles à la ronde. Pas vraiment mélodieuses. Des voix d’êtres vivants tout de même. La notion de fraternité s’élargit lorsque l’on se retrouve le seul homme au monde.

Kleden tenta un ricochet du bord de la plage, mais les galets d’ici ne se prêtaient pas à ce jeu. Trop ronds. Il remonta sur le plat et attendit que le soleil ait disparu. Puis se jeta dans l’escalier en colimaçon pour aller voir les couleurs du couchant de plus haut. Et vérifier en même temps que les feux et balises de son secteur fonctionnaient correctement.

3

 

 

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L’histoire avait commencé trois jours auparavant. Le directeur régional et le responsable de la station avaient débarqué en coup de vent dans le bureau de Tévennec.

C’est là qu’il passait ses journées à des opérations de gestion. Il annotait des rapports. Il remplissait des formulaires. Il préparait des dossiers. Depuis le début de la longue maladie de sa femme, quand il avait obtenu un poste à terre, proche de l’hôpital, pour pouvoir la soutenir chaque jour.

Après sa mort, personne n’avait songé à lui proposer de rembarquer sur l’un des vieux navires de pierre. Le métier de gardien de phare était en voie de disparition. Automatisation était le maître mot de ces temps-là. Informatisation venait en second ! Il le savait et n’avait jamais demandé une nouvelle affectation. Il s’était accoutumé à brasser de la paperasse qu’il jugeait bien souvent inutile et à rentrer chaque soir dans sa maison vide. Travailler son jardin. S’installer en bord de mer avec ses pinceaux et ses couleurs. Ou parfois avec un de ces grands cahiers qu’il noircissait inlassablement et que personne n’avait jamais pu lire.

 

Les chefs arboraient leur sourire des jours de fête quand ils étaient entrés dans son bureau. Celui des jours où ils allaient réussir à s’attirer les faveurs de leurs patrons en résolvant quelque problème ardu.

Le directeur local avait pris une chaise sur le côté et laissé son supérieur à la manœuvre.

— Mon cher monsieur Tévennec, nous sommes particulièrement contents du travail soigné que vous faites ici.

Kleden avait souri et remercié timidement, se demandant ce qui allait suivre.

— Cependant, nous ne pouvons pas permettre à un de nos meilleurs gardiens de phare d’effectuer des tâches administratives sans grand intérêt, alors que nous avons besoin de lui pour une mission qui correspond davantage à ses capacités.

 

Le vieil hypocrite doit avoir un problème urgent, avait-il pensé en balayant des yeux la colonne de chiffres qu’il avait abandonnés à leur entrée, mais qu’il finissait de vérifier dans sa tête.

— Nous savons que vous avez toujours souhaité retrouver votre place de gardien. Et nous en avons une à vous proposer.

À ces mots, Kleden avait oublié tout à fait ses dossiers et posé son crayon, surpris et subitement intéressé. Le directeur avait apprécié à sa juste valeur le regain d’intérêt de son interlocuteur pour la proposition qu’il avait à lui faire.

— Je croyais que c’était fini… plus de gardiens du tout ?

— Certes, c’est la fin, la quasi-totalité des feux a été automatisée. Et les autres le seront dans l’année qui vient. Cependant, nous avons une mission à vous proposer.

Son regard inquiet s’était glissé vers son collègue pour rechercher du soutien. Et celui-ci avait aussitôt pris le relais.

— Tu as entendu dire que Rémi Quiniou a été évacué avant-hier ? Malade. Et on ne sait pas quand il pourra reprendre. Le phare de l’île noire se retrouve sans gardien. Et sa relève ne peut pas tout assurer.

 

Le grand directeur avait recouvré son assurance.

— C’est pour cela que nous voulons vous proposer ce poste. Juste quelques mois, l’automatisation sera bientôt au point. Vous avez la réputation de ne pas craindre la solitude et d’avoir les nerfs solides. Vous serez en contact permanent avec les techniciens de la base pour leurs essais.

Il avait terminé, avec un aveu, une pointe de regret dans la voix.

— Nous n’avons personne d’autre sous la main, pour le moment.

 

Kleden s’était demandé subitement quel était le véritable problème. Pour que le pacha3 se soit déplacé en personne, tout ne devait pas être aussi simple. Il l’avait scruté un instant puis avait accepté d’un mouvement de tête. Il n’avait pas grand-chose à perdre à aller passer quelques mois sur l’île noire. L’air y serait infiniment meilleur, pour l’été qui s’annonçait chaud, que dans son bureau mal ventilé. Et il aurait le temps de peindre et d’écrire, là-bas !

L’autre tripotait nerveusement une pile de dossiers de ses longs doigts et transpirait, étranglé par sa cravate. Il avait rajouté quelques phrases, puis laissant le chef de station finir de régler les détails, s’était enfui en prétextant un rendez-vous.

 

4

 

 

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Le phare de l’île noire n’avait pas très bonne réputation. Certains gardiens, qui y avaient passé des années, l’avaient pourtant considéré comme une affectation relativement agréable. On y était bien logé, dans une vaste maison de pierre et de bois, confortable et étanche, collée au pied de la tour. La dimension de l’îlot permettait, les jours de beau temps, de se dégourdir les jambes autrement qu’en gravissant les marches d’un escalier qui finissait par vous donner le tournis.

D’autres avaient très vite demandé une autre affectation sans explication. Grognant seulement que c’était un enfer pis que les autres.

Et dans la tradition, on appelait enfer les pires des feux, ceux qui étaient perdus dans l’océan au bout d’une roche isolée. Ceux où les gardiens cohabitaient souvent de longues semaines sans pouvoir être relevés. Aucun bateau ne pouvait les approcher par forte mer.

Dans ceux-là, on en arrivait parfois à se battre. On raconte que les relations étaient tellement mauvaises entre deux gardiens d’un de ces enfers, que l’un avait décidé de ne plus jamais adresser la parole à son coéquipier. Si bien qu’un jour, cet homme à qui son collègue avait demandé de le réveiller à la fin de son quart déposa seulement un petit mot sur la table de nuit à proximité de la tête du dormeur. Quand l’autre ouvrit l’œil au milieu de la matinée, avec plusieurs heures de retard pour sa prise de service, il put lire sur le morceau de papier : debout, il est sept heures !