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Illustrations Auriane Laïly

 

 

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Copyright © Yucca Éditions, 2016

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

 

Carte CARAÏBES

 

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Carte ÎLES DE GUADELOUPE

 

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À cette hauteur, elle aurait pu passer pour un jeune mousse avec son visage hâlé et ses cheveux blonds attachés derrière sa nuque par trois tours de fil de caret.1

Aplatie sur la grande hune2 aux côtés d’Ilan, Emma n’avait rien perdu du spectacle. Ils avaient retenu leur fou rire lorsque le canot britannique avait cogné contre la muraille du navire. Un puissant jet d’eau salée avait aspergé les visiteurs pendant qu’ils s’accrochaient à l’échelle. Mais l’impassibilité bien connue des Anglais les avait empêchés de lâcher une bordée de jurons. Le commandant avait discrètement remis son chapeau d’aplomb et s’était juste séché la joue avec un mouchoir blanc qu’il avait tiré de sa veste toute propre. Le lieutenant, lui, avait prononcé deux mots qui avaient fait naître un sourire sur le visage de son supérieur. Il avait essuyé furtivement son poignet trempé au creux de ses reins.

— C’est ce qu’on appelle arroser l’arrivée des invités, ricana le mousse.

Les deux hommes en bleu s’entretenaient désormais avec le Capitaine et les gardes s’étaient figés, aussi raides que leurs mousquets, au côté de leur gradé, aussitôt avoir posé le pied sur le pont.

— Il vaut mieux que je descende, je sens que le cap’tain va avoir besoin de moi.

— Dis plutôt que tu as envie de savoir de quoi ils parlent, se moqua la jeune fille. Au fait, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ? J’ai bien compris qu’on n’est plus en guerre, mais de là à monter boire un coup sur un marchand3 de passage…

— Depuis que la traite des Noirs est interdite, les Anglais traquent les trafiquants. Et comme notre pays a signé la convention qui les y autorise, ils peuvent inspecter aussi les bateaux français. Ils devaient s’ennuyer… c’est la première fois que Beau-Parleur a droit à un contrôle.

Emma hocha la tête et assura le garçon qu’elle ne bougerait pas de là. Ilan disparut par le trou à chat et elle le vit très vite se diriger vers l’arrière.

Elle le suivit des yeux lorsqu’il emmena toute l’escorte vers les cales, sa lanterne à bout de bras.

 

Lorsque le mousse et Tao remontèrent à la surface après avoir guidé les Britanniques à l’intérieur du navire, la jeune fille comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal. Les deux garçons étaient en grande discussion avec le lieutenant, mais dès qu’Ilan leva la tête et l’aperçut, il donna un coup de coude à son ami et ils baissèrent la voix. Le lieutenant continuait à répondre et elle crut entendre le nom de Neville dans leur conversation.

Son estomac se serra aussitôt et elle décida d’en avoir le cœur net. Elle se laissa glisser le long d’un filin et atterrit souplement à quatre pas devant le groupe qui traversait le pont.

Les gardes surpris portèrent la main à leur arme, mais un geste de l’officier les arrêta.

— Ohoh ! voilà un mousse bien agile… commença le lieutenant Brighton avant de s’interrompre, la bouche ouverte, en découvrant la poitrine de la jeune fille qui pointait sous sa chemise.

— C‘est notre passagère, Emma, expliqua vivement Tao. La nièce du Cap’tain.

— Et c’est elle notre spécialiste de la chasse aux rats ! continua le mousse, très fier de la présenter.

— Ils font équipe tous les deux et sont assez efficaces, l’un avec ses nasses et l’autre avec son couteau.

Tao se mit à rire et laissa au Britannique le soin de deviner qui se servait du couteau et qui de la nasse.

 

À l’arrière, le commandant apparut. Le Guermeur le suivait avec un grand sourire. La bouteille de Porto devait être terminée.

— Brighton, nous pouvons rejoindre le bord ?

— Tout de suite si vous le souhaitez, monsieur !

Élégante manière de ne pas évoquer le résultat de la fouille des calesSacrés Britiches, songea Tao en secouant la tête, on dirait qu’ils sont juste passés pour une visite de courtoisie !

Les gardes se positionnèrent près de l’échelle et le canot de service se rapprocha. Une fois les avirons mâtés4 et l’embarcation maintenue près du bordé, le commandant entreprit de descendre prudemment.

Tao était intarissable et plaisantait avec le jeune lieutenant en français et en anglais, si bien qu’Emma n’arriva jamais à lancer la question qui l’obsédait avant qu’il n’emprunte l’échelle de corde et de bois et saute prestement au fond de l'embarcation, à la suite du commandant.

Le canot s’éloigna. Isaac fit sans plus attendre renvoyer toute la toile et mettre le cap sur la Guadeloupe.

 

La jeune fille sentit sur elle le regard des deux garçons. Mais quand elle les fixa, leurs yeux se détournèrent. Une sensation étrange s’empara de son cœur. Elle s’enfuit vers l’avant et se jucha à cheval sur le beaupré5. Dans sa tête, il n’y avait qu’un énorme point d’interrogation. Loin devant, le soleil rougissait et descendait à grande vitesse. Il se glisserait bientôt dans l’eau tiède laissant un ciel en feu, comme chaque soir.

Elle n’entendit pas Tao arriver dans le froissement de la vague d’étrave blanche de bulles qui les emportait encore et encore. Il se cala près d’elle, les pieds dans la sous-barbe6 et la main crochée à la draille7 d’un foc vibrant juste derrière.

— Il faudra qu’on te raconte quelque chose, lui souffla le garçon près de l’oreille.

— Si c’est un malheur, il ne vaut mieux pas, répondit-elle d’une voix rauque, le regard flottant sur les reflets sanglants de l’horizon.

— Non... seulement, on ne voulait pas en parler avec Brighton.

— Alors, dis-moi ! chuchota-t-elle en se tournant vivement vers lui et en le fixant de ses yeux humides.

— On sait où est ton frère…

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Enfermé dans une cellule de la citadelle, le capitaine Neville ruminait son malheur.

Lorsqu’il avait réussi à quitter le golfe de Guinée avec sa cargaison de bois d’ébène,8 se glissant entre les mailles des contrôles britanniques, il avait pensé avoir gagné encore une fois. La flotte du roi d’Angleterre pourchassait surtout les trafiquants le long des côtes d’Afrique.

Mais la malchance s’était abattue sur lui lorsque Petit-Jean avait croisé la route de deux navires de guerre. Le premier était passé loin devant, mais la frégate qui le suivait à une douzaine de milles9 leur était tombée dessus.

Le lieutenant britannique qui était descendu vérifier les cales ne s’était pas laissé abuser par la cargaison trop clairsemée et avait découvert les cent cinquante esclaves dissimulés dans les fonds, à l’endroit où l’on disposait en général le lest et où vivaient les rats.

Yannig, le presque-frère de la jeune Emma à la recherche de qui elle était partie10 avait entendu un coup de feu. Par le hublot de la chambre des cartes, il avait vu aussitôt deux embarcations remplies de soldats se diriger vers eux.

Nous sommes fichus. Ils ont dû les trouver, avait-il pensé en laissant en plan l’inventaire qu’il faisait pour le capitaine Neville.

Les gardes en rouge avaient grimpé et s’étaient parfaitement alignés sur le pont en un rang ondulant à peine aux mouvements du voilier. Leur officier avait ordonné à l’équipage de se grouper sur l’avant.

Le commandant de la frégate avait signifié à Neville que son navire était saisi au nom de Sa Majesté et en vertu de l’accord sur l’interdiction de la traite. Son équipage était désormais prisonnier, mais assurerait ses tâches habituelles. Un juge statuerait plus tard sur leur sort.

En attendant, les esclaves seraient réinstallés dans la cale principale et Petit-Jean naviguerait dans le sillage de la frégate jusqu’à Antigua où se poursuivrait la procédure.

Le capitaine n’avait pas le choix. Il avait accepté dès que le commandant lui avait promis que ses hommes seraient bien traités.

Le grand lieutenant était resté à bord avec deux autres jeunes officiers et le détachement de gardes.

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Emma était sombre. Elle avait pensé à son frère prisonnier toute la nuit, se tournant et se retournant dans sa bannette11, échafaudant toutes sortes de scénarios pour le délivrer.

Elle retrouva Ilan au petit matin devant ses nasses vides.

— C’est certainement, lui expliqua-t-il, après la Tour de Londres, le coin de l’Empire le mieux surveillé.

Le garçon connaissait la baie de St-John’s pour y avoir mouillé à deux reprises lors de voyages précédents.

— Surveillé comment ? C’est une grande baie, si j’en crois les cartes du cap’tain.

— Ahah ! Tu es allée fouiller dans les cartes ! Tellement bien que tu croises forcément des gardes où que tu ailles, sur l’eau comme sur le rivage, là où doit être retenu l’équipage de Petit-Jean. Des détachements armés et vigilants patrouillent jour et nuit entre les navires au mouillage. Mais surtout, c’est impossible de s’approcher de la zone que les militaires se sont appropriée. Il y a là quelques vieux navires, des pontons, comme on dit, qui servaient à entasser les prisonniers pendant les guerres. Et dans lesquels on enferme maintenant les voleurs et les pirates en attendant de les pendre ou de les embarquer de force sur les vaisseaux du Roi. Antigua, c’est la résidence du gouverneur anglais, tu comprends ? Là se trouve la moitié de la flotte britannique des West Indies !12 Ne pense pas que tu vas réussir à le récupérer aussi facilement…

La jeune fille resta silencieuse un moment.

— Répète-moi ce qu’a dit le lieutenant, précisément.

— Juste que les hommes d’équipage étaient aux fers dans la cale à la place des nègres… En attendant que l’enquête soit finie et que le juge prenne une décision.

— Combien de temps…

— Il a dit aussi que le gouverneur devait contacter les autorités françaises qui pourraient demander à les récupérer.

— Ça va prendre plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois, alors…

Emma secoua sa tête et posa sa main sur celle du mousse.

— Oui, on a largement le temps d’arriver en Guadeloupe et de trouver un bateau pour remonter à Antigua. De toute façon, on passe bien trop loin, tu ne pourrais pas y aller à la nage, ajouta-t-il en riant.

— Et avec une chaloupe ?

Le garçon se raidit. Ainsi, elle avait déjà envisagé de voler un canot et de faire voile seule vers l’île où son presque-frère était retenu.

— Emma, pas question ! Tu ne peux pas faire ça. Le cap’tain serait furieux ! Et mortellement inquiet…

Ilan baissa les yeux. La jeune passagère avait entendu sa voix qui se cassait et elle resserra sa prise sur son poignet.

— Et moi aussi, et Tao encore plus, chuchota le mousse.

Emma ne réagit pas, mais ne lâcha pas le garçon qui respira fort plusieurs fois et planta ses yeux dans ceux de la jeune fille.

— Non, on file aux Saintes de Guadeloupe et on trouvera un bateau pour y aller tous les trois. Et là, on avisera… tous les trois !

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À l’abri dans la baie, Petit-Jean se balançait mollement à deux encablures13 d’un lourd navire marchand au pavois arraché et à la mâture brisée.

L’alizé ne pénétrait pas suffisamment dans le petit brick et seule la seconde partie de la nuit apportait un peu de fraîcheur à la vingtaine d’hommes qui y étaient retenus.

Les Britanniques avaient évacué les esclaves vers la terre dès le premier jour de leur arrivée et, une fois la cale nettoyée, avaient installé l’équipage à leur place. La tête basse, matelots et maîtres avaient été alignés, fer à la cheville gauche, tout le long d’une chaîne qui courait près du bordé.

 

Juste retour des choses… avait songé Yannig en pensant qu’ils avaient de la chance : dans le même espace où s’entassaient cent cinquante Africains, ils n’étaient guère plus d’une vingtaine et disposaient d’assez de place pour s’allonger et respirer à leur aise.

Le garçon se trouvait en bout de chaîne. Il dormait tout près d’un sabord ouvert que les geôliers avaient muni d’une grille de fer, rouge de rouille, qui laissait passer l’air, mais rendait impossible toute évasion. En supposant que l’un d’entre eux ait réussi à dégager sa cheville du bracelet de métal qui l’encerclait.

Dans la journée, les prisonniers étaient libérés de leurs fers et utilisés pour l’entretien du navire. La surveillance des soldats en uniforme écarlate, postés sur la dunette14, était sans faille, et personne ne souhaitait prendre le risque de recevoir une balle. Le capitaine leur avait précisé qu’ils seraient libérés un jour ou l’autre dès que les Anglais en auraient assez de les nourrir. Tout le monde pensait qu’il avait des relations à l’amirauté15 et qu’il ne resterait pas lui-même longtemps à pourrir dans la forteresse.

 

Au matin du huitième jour, Yannig, qui guettait avec ennui le réveil du port de Saint John’s par l’ouverture grillagée, poussa un cri.

— Quelque chose de neuf ? grogna le matelot qui sommeillait encore à moitié, un pas plus loin.

— Du mouvement, un canot… et on dirait qu’il vient par ici.

— C’est pas l’heure de la relève ni du ragoût, fit remarquer une autre voix. Raconte !

— Oui, raconte ! reprirent plusieurs hommes invisibles dans la pénombre.

— Six rameurs et un officier en bleu, on dirait…

En haut, il y eut un coup de sifflet modulé et le bruit des bottes roula sur le pont comme des baguettes sur la peau d’un tambour.

— T’as raison, c’est pour nous ! grogna une voix.

On entendit le choc sourd du canot qui abordait le brick. Le bruit des bottes à nouveau. Des conversations, puis des cris. Le caillebotis16 qui bouchait le panneau central de la cale s’éleva avec un grincement et la lumière pénétra à flots, éclairant les visages inquiets des hommes de Neville.

Deux gardes marines se laissèrent glisser par l’écoutille, aussitôt suivi d’un officier âgé qui dut rester voûté à cause de sa grande taille.

Les prisonniers les fixèrent sans mot dire, espérant une bonne nouvelle. Le regard de l’homme en bleu se déplaça lentement de la chaîne qui courait au sol jusqu’aux visages tendus. Il hésita un instant puis fit brusquement demi-tour et se dirigea vers l’échelle.

— Please, sir…

Yannig s’était relevé. L’officier se retourna et le toisa, de ses pieds nus à ses cheveux coulant librement dans son cou. Il considéra son air suppliant et n’attendit pas la question.

— Un vaisseau français vous récupèrera lors de son passage dans nos eaux, d’ici deux à trois semaines. Le gouverneur a donné son accord.

Le garçon remarqua le français parfait et remercia d’un signe de tête. Il se retourna vivement : derrière, dans la pénombre, une voix s’élevait.

— Il va nous ramener en France ou à Basse-Terre de Guadeloupe ?

Le Britannique eut un air agacé, mais répondit aussi calmement.

— Ce qu’il fera de vous ne nous concerne pas. Qu’il vous conduise au bagne ou vous incorpore dans son équipage n’est pas notre affaire. Mais je me suis laissé dire que la flotte du roi Louis-Philippe manque cruellement de bras ces temps-ci, avec la guerre qui se prépare au Mexique …

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Le Guermeur avait fait ralentir Beau-Parleur pour arriver près de la terre au lever du jour et il avait bien calculé. Aux premières lueurs, bien avant de distinguer la moindre forme sur l’ombre de l’horizon, on percevait le fracas assourdi de la grande houle de l’Atlantique contre les rochers, sur l’avant-tribord.17 L’île de la Désirade, poste avancé de l’archipel Guadeloupéen n’était pas loin !

— Tu entends ? L’océan s’essouffle à essayer de mordre et de griffer la terre !

Emma sourit.

Tao avait pris le relais du timonier,18 et la jeune fille se tenait à deux pas, appuyée contre la lisse, les yeux fouillant l’obscurité qui ne se déchirait pas assez vite. L’’’’’’’’