- Valcogne -

Plomb sur Ablon

 


 

© - Valcogne -, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1283-6

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REMY

BOUILLON D’ONZE HEURE.

 

Une nuit noire et paisible. Rémy se trouvait dans les environs de Chartres. Bois, plaines, villages, sentes, bercés par la lune à son premier quartier. Juste assez pour voir sans être repéré. Il avait croisé très peu de véhicules jusqu’ici. Tout le monde devait être collé devant le match France-Roastbeef tant attendu. Sauf quelques femmes, vraisemblablement. Il avait engagé sa voiture dans un chemin forestier, en veilleuses, puis cheminé doucement jusqu’à une clairière. Là, il avait fait demi-tour, plaçant son museau vers la route. Il devrait sans doute se grouiller pour repartir. Sa cible, ses commanditaires en étaient sûrs, vivait seul dans un corps de ferme. Il en connaissait les moindres recoins pour les avoir étudiés sur plan et aussi par expérience, en ayant connu bien des semblables. Le type qui se terrait là n’avait plus rien à leur apprendre, des litres de sang souillaient ses mains de terroriste endurci.

ON avait décidé que le capturer ne ferait rien avancer de plus. Il était temps d’en finir. Rémy avait carte blanche. C’était son boulot, sa spécialité, de résoudre ce genre de problème.

ON avait volontairement lâché la surveillance, écarté tous ses collègues pour lui laisser le champ libre. Au moindre mouvement suspect sur un rayon de cinquante kilomètres il serait averti de toute venue intempestive, tout survol ou appel inattendu vers celui qui planquait là. Vêtu d’une combinaison sombre, pratique, Rémy marchait souplement, visage recouvert de maquillage noir.

Révolver en main, il progressait silencieusement, dans son dos, un petit sac banal.

Pas de bruit dans la maison, pas de lumière. Le sujet dormait peut être. Il était tôt, mais c’était une possibilité. La tâche serait plus aisée. Rémy ouvrit la porte latérale d’un ancien cellier débouchant par une autre sur l’étable, vide aujourd’hui, et depuis belle lurette, des chèvres qui la peuplaient. Débris de paille au sol, outils abandonnés, bidons, qu’il prit garde de ne pas heurter. Sa mini-lampe jetait un pinceau caressant ce qu’elle découvrait, lui permettant de voir suffisamment.

Il traversa la pièce, déboucha sur un débarras où s’entassaient pêle-mêle vieilles chaises cannées trouées, antiques écrans de télévision, bahuts déglingués, cageots, roues de vélos, et une imitation d’horloge Comtoise. Il sinua au milieu du bric à brac en retenant son souffle. Il percevait la voix lointaine d’une radio d’information. La prochaine pièce serait la chambre, donnant sur une petite salle à manger elle-même ouvrant sur une cuisine. La salle de bain en retrait de celle-ci, sur la gauche.

Cette fois, il trouva une porte fermée à clef. Il prit une petite poire métallique dans son sac, inséra son bec dans la serrure, patienta une minute. Il entendait à présent distinctement les nouvelles. Le speaker expliquait pourquoi et comment une usine chimique avait explosé non loin d’Orléans. Sa proie devait être sourdingue pour écouter si fort, à moins qu’il ne couvre ses propres mouvements.

L’acide ayant terminé son travail, Rémy actionna le bouton qui tourna sans à coup et pénétra là où l’individu passait ses nuits. Un lit banal, des meubles à l’avenant, fenêtre aux volets clos, draps et couvertures soigneusement bordés, une infime odeur d’alcool dans l’atmosphère.

Le gars devait s’endormir à coup de whisky. De la part de types qui détestent tout ce qui vient de l’occident, c’était plutôt paradoxal. Rémy le trouva affalé dans un fauteuil de cuir hors d’âge aux accoudoirs griffés. Il sommeillait malgré le boucan émit par son transistor.

Fatigué d’être aux aguets depuis trop longtemps, sans doute. Contre son flanc reposait une kalachnikov rutilante, modèle luxe, un peu tapageur, mais redoutable. Rémy suspendit son pas, sa respiration, resta immobile. Il se concentra, habita l’endroit en évitant tout mouvement. Enfin, il s’approcha encore. Avec une rapidité stupéfiante il plaqua sur le visage de l’homme un tampon qu’il tenait dans le gant de sa main droite et le pressa. Sa proie sursauta une demie seconde, arqua le dos et écarta les bras de surprise. Efficacité, simplicité.

Du velours. Rémy tenait cette technique d’un parachutiste qui l’avait entrainé longuement en Guyane. Il avait rapporté de là bas ce soporifique concocté par une tribu qui en connaissait seule le secret et marchandait à prix d’or sa décoction. L’homme médecine lui avait expliqué qu’à base d’extraits de plantes locales, elle pouvait être dosée pour endormir, soigner ou tuer. Il avait choisi la première version. Il pouvait utiliser des produits chimiques européens mais, à la différence de ces derniers, le sien ne laissait aucune trace identifiable et se volatilisait rapidement une fois employé. Il s’empara de l’arme, jugea l’inclinaison crédible, appuya sur la détente. En maître du tir il évita une rafale inutile, trop bruyante, et déclencha un seul coup. La balle entra sous le menton, traversa la boîte crânienne et le dossier en dispersant des morceaux de cervelle et de bois. Il plaça ensuite l’arme de façon convaincante sur le mort, inclinée sur sa poitrine.

Satisfait, il recula et guetta toute réaction extérieure. Au pire, si enquête il y avait, la seule chose qui intriguerait les policiers serait cette serrure fondue. Mais elle avait pu l’être par des cambrioleurs depuis longtemps. Resterait à constater un suicide. Vu le pedigree du défunt, personne ne remuerait ciel et terre pour infirmer ce constat. En cas de remous, ses chefs sauraient influencer les équipes de recherche, invoquer le secret-défense, étouffer l’affaire. En démocratie, heureusement, on avait quand même des moyens de se défendre, et, comme partout, ils étaient souvent durs et peu orthodoxes.

Il effectua un rapide tour d’inspection finale. Dans une sacoche mince déposée sous le lit, il fit main basse sur trente mille euros en billets. Un poignard de combat Américain dormait sous la taie d’oreiller. Rémy le plaça dans la main du défunt pour bien imprimer ses empreintes digitales. Une de ses dernières victime ayant bénéficié d’un rapide passage dans l’au-delà difficile à expliquer aurait bientôt cette arme auprès d’elle, ainsi on connaitrait presqu’immédiatement l’identité de l’assassin et tout serait clair.

Il emprunta le chemin inverse de son arrivée, referma soigneusement les ouvertures, revint calmement à son véhicule. Il démarra doucement, feux éteints, aborda la route vicinale, tourna sur sa droite, alluma ses phares, disparut dans la nuit à travers la campagne.

Sans aucun état d’âme. Juste une idée en tête, rentrer chez lui, se doucher, fumer une cigarette, boire une fine à l’eau, satisfait du devoir accompli et, peut être, aller en ville voir une fille, se détendre dans une étreinte tarifée, comme d’habitude.

Autant il accomplissait ses missions avec sérieux, autant il répugnait à s’engager dans toute autre forme d’épanouissement personnel. La mort était sa vraie maîtresse, elle lui avait quelquefois laissé un baiser dans le cou. Il avait appris à la donner aux autres en attendant de la rejoindre un jour. Et, pour l’instant, c’est elle qui lui permettait de vivre à l’aise !

 

CHAPITRE 1

UN TOURBILLON DANS LA SOUPE

 

L’Ancien s’était levé tôt, comme toujours. Pour des raisons pratiques, prendre les livraisons de bières et d’alcool, et d’autres, confidentielles, comme les habitudes qu’on contracte après trente ans de vie militaire et cinq ans de prison. A six heures pile, le jeune livreur du fournisseur était là, derrière le rideau de fer. L’Ancien, connaissant le bruit du camion, descendait en l’entendant arriver. Venait le rituel journalier. Un bref salut, le môme chargeait son diable, puis ils déposaient tout à la cave. Après contrôle, l’Ancien hochait la tête. Ils remontaient. L’Ancien passait derrière le bar et, en silence, concoctait un café.

C’était un de ses moments préférés. L’amertume du breuvage, de bonne qualité, le consolait de la lavasse qu’il avait subie longtemps. La présence discrète du garçon, peu causant, lui permettait de démarrer une bonne journée. On était début Novembre. Malgré un automne bien arrosé, les cieux semblaient plus cléments, le soleil décidé à s’imposer. On sentait poindre un début de vacances de fin d’année, juste en voyant les habits colorés, de plus en plus confortables, des femmes dans les rues.

Les premiers clients ne tarderaient pas. Des bons gonzes, de ceux qui vont trimer pour trois balles pendant cent ans pour se garer des voitures, usés, déchiquetés, heureux de profiter de quelques trimestres de retraite. Des femmes aussi, secrétaires, hôtesses de l’air, femmes de ménage, venaient ici avant de sauter dans le train de banlieue de la proche gare pour rejoindre leur chagrin.

L’Ancien, pour être bien situé, il l’était ! A Ablon sur Seine, sur les quais, dans un bel immeuble de trois étages, Café, Hôtel, Restaurant, à trente mètres de la SNCF. Et pour couronner le tout, un arrêt de bus jouxtant sa propriété. Tout ce joli monde venait du fleuve, des alentours, et se rendait à Orly, Paris, Roissy dans un sens où Juvisy, Villeneuve St Georges, Melun, dans l’autre.

Les pochtrons de l’aube, fidèles d’entre les fidèles, écluseraient un blanc sec avant de se précipiter vers le train pour courir au turbin, non sans avoir, comme chaque jour, commentés l’actualité, essentiellement sportive, de leurs conseils avisés. Eux qui ne foutaient jamais les pieds sur un stade, hormis parfois dans les tribunes, assis sur leur cul, se permettaient de juger les efforts de mecs ou de nanas qui les auraient décimé au cent mètres.

L’Ancien les écoutait patiemment. Quelquefois, il opinait du chef, en silence, devant tel ou tel discours, diplomate, mais n’en pensant pas moins. Puis arrivaient les filles de l’air, apprêtées, jolies comme des cœurs, aux longues jambes bien moulées, honorant leur uniforme. Elles discutaient entre elles, avaient toujours un mot gentil à son égard.

Elles illuminaient le rade dès qu’elles y pénétraient et, sans le savoir, égayaient ses vieux jours. C’était bon de voir des filles saines, sans prétention, normales, pour lui qui avait expérimenté tant de tordues qu’il préférait vivre seul depuis longtemps que s’aventurer dans des histoires où on amène sa franchise pour laisser ses plumes. Oh, bien sûr, il n’était pas abstinent. Il fréquentait une femme sympathique depuis quelques temps, mais avec la prudence d’un vieux cheval de retour. Conscient malgré tout qu’il convenait de ne pas en rajouter au risque de tout bousiller. Ensuite, passeraient les types en voiture, ravis de pouvoir se garer à l’aise sur son grand parking, voyageurs de commerce, en général, et quelques routiers.

Des types plutôt joviaux dont le métier reposait essentiellement sur la communication, qui le traitaient avec une familiarité de bon aloi. Certains, très peu, triés sur le volet, montaient parfois partager un bon moment avec Sylviane, au dessus, dans la chambre libre. L’Ancien fermait les yeux à ce sujet tant que la discrétion était respectée. Sylviane ne tirait pas trop sur les bords.

Elle bossait bien, il la rétribuait correctement et ne voyait pas d’objection à ce qu’elle étoffe ses fins de mois sans lui porter préjudice. Il n’en croquait pas, d’ailleurs. Leur intérêt commun était que tout baigne.

On pouvait lui reprocher sa morale élastique, pas d’être un maquereau. Pour le seconder, il avait aussi Madame Ferruche, patronne de la partie hôtelière, de la caisse, des commandes. Veuve, elle tenait la cabane d’une main de fer et attirait beaucoup de clients. Certains, des rêveurs, lui tournaient autour dans l’espoir fallacieux de lui plaire un jour. Belle et grande brune aux formes généreuses, elle était séduisante, intelligente. Ses yeux gris très pâles lançaient parfois des éclairs orageux quand elle était en rogne. Elle savait se faire respecter.

A côté de ça, commerçante en diable, connaissant tout le monde par son petit nom et les goûts de chacun. Au bar, voyant venir de loin x ou y, elle préparait son breuvage habituel et la personne le trouvait déjà prêt avant même de l’avoir commandé. Si il ou elle avait changé d’avis, Madame Ferruche donnait la consommation réclamée sans râler et casait celle qu’elle venait de préparer à quelqu’un d’autre. Du grand art.

Avant l’agitation, l’Ancien déplia son journal. Le môme lui avait juste adressé un signe de tête en partant et glissé comme un fantôme vers son véhicule. Il avait eu la délicatesse de poser le canard sur le comptoir. Un geste usuel de sa part. Sa manière de remercier l’Ancien pour ses caouas gratis. On disait en première page que le pays était dans une mouscaille terrible mais qu’on allait voir ce qu’on allait voir, qu’on avait traversé on ne savait combien de guerres mondiales, que le gouvernement se faisait fort de remettre les choses en état. L’Ancien avait entendu ces conneries toute sa vie, ça ne l’amusait même plus. En bas, sur la droite, la photo d’un artiste connu. On expliquait que cet andouille, qui avait tout pour être heureux, beauté, pognon, gloire, avait fumé sa femme à coup de serpe. Le procureur réclamait la perpétuité. S’il ne l’aimait plus, pensait l’Ancien, il suffisait de divorcer, il aurait retrouvé une autre liberté plutôt que la perdre à jamais. Mais ça, pour les andouilles, c’est trop simple. Ils prennent toujours la pire des solutions, pour bien en baver. Des masochistes. Le monde en était plein. Il tourna les pages et tomba sur un entrefilet anodin, dans la rubrique faits divers. Il était écrit :

« On a retrouvé le corps sans vie de Gérald Anselme, soixante cinq ans, dans son garage de Sevry. Il gisait dans son véhicule. On a toujours soupçonné Gérald Anselme, surnommé « L’ange exterminateur » dans le Milieu, d’avoir participé au casse de la Rue Montaigne. Sans jamais en apporter les preuves. »

Et c’était signé : « Hubert Lefranc ».

« Bizarre » pensa l’Ancien pour lui-même. « Cet article est un peu trop laconique à mon goût. C’était une pointure, le Gégé, et régulier ! Ses magouilles diverses, exercées années après années avaient dû lui rapporter un beau pactole. Il ne balançait jamais personne, ne pratiquait pas le chantage. C’était un seigneur, un gars de jadis, de ceux qui opéraient des casses sans saucissonner leurs victimes ou les découper en morceaux. »

Anselme Lupin, quoi. L’Ancien sourit à cette idée. Pas longtemps. Le premier client de la journée apparaissait et, même de loin, l’Ancien reconnut la silhouette dégingandée, la démarche vive, les fringues bien coupées du bonhomme, qui ouvrit la lourde et lui lança un aimable et clair :

« Bonjour, monsieur Nicolas. Un café, s’il vous plaît. »

« Serré, je suppose, commissaire ? »

« Autant que vos lèvres quand on vous pose des questions. »

L’Ancien s’abstint de répondre à la vanne, tourna le dos pour préparer le petit noir. Tout en se demandant ce que Lelièvre venait bien foutre là. Il déposa tasse, cuillère, sucre, devant le nouveau venu et reprit son journal.

« Je ne vous dérange pas, j’espère ? »

« Chaque fois que l’on s’est vu, c’était pas pour le plaisir, mais dans l’ensemble, ça s’est plutôt bien passé. Faut dire qu’avec des gens dans mon genre, vous seriez vite au chômage. Quand on n’a rien à se reprocher… »

« Et des avocats en béton, qui connaissent les moindres ficelles, plus l’indulgence de jurés qui compatissent devant votre dévouement envers la Nation ! De quoi toujours en sortir blanc comme neige. La neige, quel vilain mot. Cela veut dire « drogue », chez vous, non ? Ah, je vois que vous avez lu l’article. Il n’en tâtait pas lui ? »

« Je n’avais pas l’honneur de connaitre ce monsieur, mais il était célèbre. D’après la rumeur il n’a jamais touché cette saloperie, son art était ailleurs. »

« Les on-dit ! Les ragots ! Que ne leur attribue-t-on ? Pauvre Anselme ! Un bienfaiteur de l’humanité, de ceux qui prennent aux riches pour donner aux pauvres ! En gardant tout de même quatre vingt pour cent de leurs larcins, philanthropes mais pas cons. Charité bien ordonnée etc. »

« Vous pourriez avoir un peu de respect pour un défunt. Et puis, ne tournez pas autour du pot, que voulez vous ? »

« Du calme. Je passe en voisin, comme d’habitude. C’est bizarre ce départ. J’hésite entre l’attaque cardiaque, le suicide et pourquoi pas…le meurtre. Sans alerte, ni message d’adieu, ni rumeur dans le Milieu. Pour moi, ça pue. Comme je suis chargé de l’affaire, que vous êtes un sage au pays des durs, je voulais votre avis. Vous pigez le truc, j’amasse les informations, tout est bon à recueillir. »

« Je viens de vous le dire, on ne se connaissait pas. Il projetait de s’installer sur la Baie des Anges, dit-on. De là à les rejoindre prématurément... »

« Pourtant, il était pas Russe, pour être attiré par la Côte. Peut-être croyant ? »

« Mais certainement pas orthodoxe ! »

Sur cette subtile réflexion de l’Ancien des nouveaux égayèrent les lieux. Certains se collèrent au bar. L’un d’eux demanda le journal à Lelièvre, qui avait gardé son coude posé sur l’article parlant d’Anselme. Il le prêta sans mauvaise grâce. Quand l’Ancien revint de servir une table de quatre, il termina son café, froid à présent, le salua et dit :

« A un de ces jours, monsieur Nicolas. »

« Quand vous voulez. » dit l’Ancien.

Monsieur Nicolas. On ne l’avait nommé ainsi depuis un bail. Il détestait son prénom : Ferdinand, et, toute sa vie, on lui avait servi du Nick, dans sa jeunesse, puis du père Nicolas et enfin : l‘Ancien. Cela lui convenait.

Lelièvre tint la porte à deux personnes qui entraient, retourna vers son véhicule.

Une berline sans personnalité, puissante cependant, comme seuls savaient en faire depuis longtemps nos amis d’outre-Rhin. Le genre de bestiole qui aidait à serrer les plus intrépides pendant leurs rodéos débiles sur les pistes désaffectées ou certains go-fast ambitieux cavalant comme des ombres au sein du système, rarement pris, souvent pourchassés. Au volant l’attendait son collègue Derroix. Une recrue de choix. Jeune, efficace. Peu causant. Il apprenait le métier à ses côtés et ça rentrait bien. Lelièvre avait débuté comme lui dans la police. Officier de la Judiciaire pendant des années il avait patiemment grimpé les échelons pour devenir divisionnaire. Pendant son déroulement de carrière il avait eu affaire avec l’Ancien sur des suspicions de braquage sans pouvoir rien prouver. Le père Nicolas avait fait de la prison pour une autre raison, la disparition d’un louche individu pour laquelle on l’avait condamné au motif de « voies de fait suivi de mort sans intention de la donner. » La Justice, heureuse d’être débarrassée d’un nuisible avait fait plonger le vieux pour l’ensemble de son œuvre, pour l’exemple, en quelque sorte. Manque de pot, l’Ancien se comportant de manière exemplaire, avait bénéficié d’une remise et, après avoir purgé sa peine, retrouvé sa liberté sans plus jamais faire parler de lui.

« Du neuf ? » demanda Derroix.

« Nada. Pas de lien apparent entre lui et Anselme. Je mettais un coup de sonde. A tout hasard. »

« La théorie du cocotier. »

« Exact. A force de le secouer, il y a toujours un truc qui tombe. »

« Tant que ce n’est pas une grenade. » observa Derroix.

« On sait jamais à l’avance. Rentrons. »

Mine de rien l’Ancien frottait sa vitrine au détergent. Il logea la caisse comme elle manœuvrait pour sortir. Il enregistra son modèle et le numéro de la plaque arrière.

Sans être plus bêtes que les autres les policiers pouvaient oublier de changer ou masquer leurs numéros. Après tout, ils n’avaient rien à se reprocher, à priori.

Toujours ponctuelle, Sylviane débarqua à huit heures. Il lui passa le relais. Elle s’activa auprès des habitués avec sa grâce habituelle. Vive et dynamique elle se vantait de pouvoir soulever son propre poids, ce qui était vrai. Elle mesurait un mètre soixante six pour soixante kilos, bien répartis sur sa personne. L’Ancien l’avait vu soulever la charge en question, à la suite d’un pari, devant un parterre de spectateurs admiratifs auxquels cela avait coûté bonbon. Elle avait un joli minois, un peu isocèle, dans le bon sens, des yeux de félin. Ses cheveux tirant sur le roux sombre lui faisaient un casque aux pointes ornant délicatement le tour des oreilles. L’ensemble accentuait, s’il en était besoin, son caractère déluré. Les plus futés le décelaient et se permettaient de lui proposer la botte. Maîtresse de ses choix elle voyait beaucoup d’appelés, retenait peu d’élus. L’Ancien la traitait un peu comme sa nièce, fermait les yeux sur ses frasques mais tenait à ce que son hôtel reste respectable. Ils s’étaient bien accordés à ce sujet et elle avait respecté ses exigences. Discrétion, rareté, qualité. En clair, pas de coucheries avec des gonzes à embrouilles : politicards, représentants de l’ordre, dépressifs mal mariés, camés et autres dangers publics. Le tri fait, il existait assez de braves niais prêts à raquer pour un moment de bonheur sans que ça parte en vrille.

Plus tard, ce fut le tour de Madame Ferruche de se présenter. Elle passa par la porte de service, comme à son habitude. L’Ancien devina sa présence dans son dos malgré son entrée feutrée. Il se retourna, lui fit une chaste bise à laquelle elle répondit gentiment. Il était presque obligé de tendre le cou pour l’embrasser et atteindre sa joue. Grand d’un mètre quatre vingt cinq pour quatre vingt cinq kilos, elle lui rendait cinq centimètres pour, par contre, soixante quinze kilos lui conférant une silhouette de mannequin. Elle était vive et efficace.

Elle s’habillait souvent dans le style western pur, jeans marron, chemise de toile écrue, belle ceinture et bottes ! Ce qui la grandissait encore et la rendait très attirante. Aujourd’hui, comme il faisait beau, elle avait délaissé la veste à franges pour un gilet de cuir sous une redingote crème ajustée. Après l’échange de quelques banalités il descendit s’affairer au sous-sol pendant qu’elle prenait la caisse avant de diriger les deux soubrettes intérimaires qu’il avait demandées suite aux congés maladie de ses salariées habituelles. L’une parvenait au terme de sa grossesse, l’autre, plus préoccupant, couvait une saloperie que les pontes de la médecine cherchaient à diagnostiquer sans pouvoir lui coller un nom.

La journée se déroula sans encombre et le soir, après le départ des deux femmes de ménage, il s’entretint avec elle et Sylviane. Il avait débouché une bonne bouteille de Chénas. Personne ne fêtait son anniversaire ou quelque gain au loto, le motif de ce déploiement solennel devait être sérieux. Il commença par servir quelques amuse-gueule et un bon verre qu’ils dégustèrent en silence. Il parla d’abord.

« J’ai eu la visite d’une connaissance ce matin. Le commissaire divisionnaire Lelièvre. Un gars qui porte mal son nom, parce qu’il est plutôt chasseur, et bon. »

Il marqua une pause. Sylviane et Madame Ferruche l’écoutaient sans faire de commentaires.

« Il reviendra. Pour ce qui vous concerne, répondez à ses questions. Sylviane, je te demanderai de lever le pied un moment qu’on ne vienne pas nous emmerder sous des prétextes fallacieux. C’est possible ? »

« Sans problème. J’ai droit à une vie privée. Pendant le temps que tu le jugeras nécessaire je verrai un copain ou deux ailleurs. »