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BIBLIOGRAPHIE

À lire pour mieux comprendre l’âme de l’Angleterre :

Histoire de l’Angleterre des origines à nos jours,
Philippe Chassaigne (Champs Histoire, 2015)

Lexique d’ histoire et de civilisation britanniques,
Philippe Chassaigne (Ellipses, 1998)

3 minutes pour comprendre les multiples visages de Londres,
Edward Denison (Courrier du Livre, 2017)

En anglais :

The Road to Little Dribbling (More Notes from a Small Island),
Bill Bryson (Transworld Publishers, 2016)

Watching the English,
Kate Fox (Hodder & Stoughton, 2014, revised edition)

This is London, (Life and Death in the World City),
Ben Judah (Pan Macmillan, 2017)

Slow Burn City, (London in the Twenty-First Century),
Rowan Moore (Pan Macmillan, 2017)

The English,
Jeremy Paxman (Penguin Books, 2007)

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AVANT-PROPOS

Pourquoi l’Angleterre ?

Il est grand temps de s’intéresser aux Anglais. Ne serait-ce que parce qu’ils sont entrés dans une phase d’introspection inédite et profonde, qui ne manque pas de susciter notre étonnement. Quoi, ce pays historique, cette puissance tutélaire, serait, elle aussi, en proie au doute existentiel ? Convenons d’abord d’une convention. Il faut désormais dissocier mentalement l’Angleterre du pays avec lequel on la confond sans cesse, le « Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord », plus connu sous le nom de Royaume-Uni. D’un côté, un peuple. De l’autre, une union politique entre quatre nations des Îles Britanniques : Angleterre, Écosse, Pays de Galles et Irlande du Nord. Mais avec le séisme du Brexit, plébiscité par les Anglais le 23 juin 2016, mais pas par les autres nations britanniques, cette union est en danger. Pour la première fois depuis 1707, l’Angleterre redevient malgré elle un sujet. Pas encore un sujet de droit, en tout cas un sujet de discussion.

Sera-t-elle un jour un nouvel État indépendant sur la scène européenne ? À quoi ressemblerait-il ? Peut-on imaginer l’Angleterre sans ses marges celtes, ce « reste » avec lequel nous l’avons toujours associée dans nos esprits ? C’est à cet exercice que je vous convie dans les pages qui suivent, pour tenter de comprendre qui sont au fond les Anglais. La question est d’autant plus sensible qu’eux-mêmes ne disposent pas forcément de la réponse ! C’est ce que démontre notre voyage sur des terres attirantes, parfois décaties, parfois vraiment sinistrées, parfois immensément riches. C’est ce qu’illustre notre parcours dans un pays de taille modeste, de Londres, au sud, à la région de Newcastle, au nord-est, juste au-dessous de l’Écosse.

Mais quel est le sujet de ce livre, au fond ? En préambule, livrons-nous à la figure de style du name dropping. Les Beatles, Big Ben, Manchester United, la Mini, le fish n’chips, easyJet, Harry Potter, la Worcestershire Sauce, Darwin, la conduite à gauche, Cambridge, le sandwich, David Bowie, le trench-coat, Alfred Hitchcock, le tennis sur gazon. Mais aussi Margaret Thatcher, le full english breakfast, David Beckham, les miles, les yards – et les pieds, et les pouces, et les livres, et les onces... Et le thé au lait. Et le prince Charles, parce qu’il faut bien que quelqu’un pense à lui, le pauvre. Inutile de poursuivre. Toutes ces icônes culturelles anglaises, certaines majeures d’autres moins, font certes office de clichés, mais elles fondent la popularité et la réputation de ce pays dans le monde entier. Tout un chacun, ou presque, dispose de son Angleterre rêvée ou fantasmée, consommée ou écoutée, traversée, pratiquée, détestée peut-être. Les pays pouvant prétendre à cette faculté sont plutôt rares, mais c’est un fait : l’Angleterre appartient à tout le monde.

Elle séduit par ces doux paysages de collines et de champs bordurés par des futaies, peints par William Turner, ces falaises de craie sur les côtes du Kent ou encore les vallonnements du Lake District dans le sublime comté de Cumbria : classé au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2017, le « Lakeland » est le seul massif montagneux d’Angleterre digne de ce nom. Son Everest a pour nom Scafell Pike. Il culmine à 958 m et, croyez-le ou non, c’est vertigineux.

Elle plaît aussi par ses paysages urbains : les briques rouges de la révolution industrielle, les rangées de maisons à l’identique de la période victorienne.

Mieux, depuis que la civilisation anglaise est devenue britannique, depuis que les possessions de l’autre rive de l’Atlantique sont devenues les États-Unis d’Amérique, première puissance mondiale, depuis que la langue anglaise est l’idiome commun, l’Angleterre même affaiblie continue vaille que vaille à conserver sa place de tout premier choix au panthéon des nations. On appelle cela le soft power, concept proposé la première fois par le politologue américain Joseph Nye en 1990. Quel que soit le contexte politique et économique, – et il n’est pas terrible à l’heure d’écrire ce livre – les Anglais continuent à faire envie loin à la ronde. Selon une étude de MasterCard, Londres a accueilli 19,88 millions de visiteurs en 2016. La première place en Europe, juste devant Paris. À leur manière, les migrants afghans ou irakiens qui viennent s’entasser dans l’entonnoir de Calais dans l’attente d’une traversée vers cet eldorado fantasmagorique ne dérogent pas à cette représentation : l’Angleterre est aussi le but de leur long périple. Ainsi les Anglais, malgré les revers de fortune des dernières décennies, restent-ils une évidence sur la scène globale, un point d’ancrage, un repère. Et ce n’est pas près de changer.

Je déambulais l’autre jour dans les rues médiévales d’Oxford, où cinq siècles d’excellence universitaire vous contemplent à chaque coin de rue, du Trinity College au All Souls College, sentiment de vertige historique, profondeur de champ d’une civilisation érudite. Assis sur un banc en bois dans la Divinity School (1483), où les étudiants défendaient autrefois leurs thèses, je songeais au rayonnement inouï de cette université, matrice comme sa sœur de Cambridge des élites anglaises puis britanniques depuis des temps immémoriaux. Si je n’avais pas regardé aussi longtemps la sublime voûte gothique, j’aurais compris tout de suite que j’étais le seul Européen dans la salle. À Oxford, pendant les vacances académiques de juillet, on parle chinois, partout. La Chine a beau disposer d’universités largement aussi compétentes que celles d’Angleterre, rien ne remplacera, aux yeux des parents pékinois, le tampon « Oxford » sur le certificat rapporté au pays à grands frais par leur progéniture.

L’Angleterre (130 395 km2) est un petit pays, trois fois la Suisse, quatre fois la Belgique, un cinquième de la France. Même en prenant en compte l’ensemble du Royaume-Uni, cela reste un État de superficie moyenne. En rapport à sa taille, il exerce encore une influence démesurée sur le reste du monde, héritage vivace de l’époque où l’Empire donnait le ton. Paradoxe, c’est justement ce pays central, et ses habitants, les Anglais, qui veulent prendre congé du continent. Le oui au Brexit contraint Londres et l’Union européenne à essayer de s’entendre sur les termes d’un divorce qu’aucun texte n’envisageait sérieusement. Puisse mon regard subjectif et toujours intrigué vous aider à comprendre l’Angleterre qui, de toute façon, restera de l’autre côté de la Manche.

Brexit et conséquences

L’avion s’est posé sur l’un des sept (sic) aéroports de Londres, à Luton, à 50 km au nord de la capitale, en lisière de la triste ville industrielle du même nom. La voiture de location attend sur le parking. Comme à chaque fois, c’est peut-être la centième, je monte à l’avant à gauche. Une fraction de seconde pour comprendre que ne s’y trouve que le siège du passager. Le volant est de l’autre côté. Ce simple particularisme, prévisible, éculé, vaut piqûre de rappel. Bienvenue en Angleterre, bienvenue ailleurs, au pays de l’étrangeté familière.

Destination la ville de Boston, comté du Lincolnshire, un peu plus au nord sur la carte, au milieu de l’Angleterre, pas très loin de la côte est qui, à cet endroit, fait face aux Pays-Bas. Dès le treizième siècle, Boston était l’une des principales villes marchandes de ce qui était le Royaume d’Angleterre. Elle fit partie de la ligue hanséatique qui regroupait les places fortes commerciales autour de la mer du Nord et de la Baltique. Elle donna son nom, aussi, à Boston, Massachusetts, après que, en 1620, des Puritains décidèrent qu’ils ne supportaient plus les discriminations religieuses de l’Église d’Angleterre et quittèrent leur terre natale à bord du Mayflower. Boston, Angleterre, tomba ensuite dans l’oubli total. Jusqu’au 23 juin 2016. Avec 75.6 % des voix en faveur du retrait de l’Union européenne, Boston est la capitale britannique du Brexit. Un honneur qui lui vaut désormais une curiosité internationale que même son extraordinaire cathédrale (dont la tour, dite le Stump, est la plus haute du Royaume-Uni) ne lui avait jamais conférée.

Comment en est-on arrivé là ? On en est arrivé là à cause des Polonais. À cause des Lituaniens. À cause des Roumains, des Bulgares. « Et de tous les autres. Ils ont envahi notre ville, nous ne sommes plus chez nous » dit Theresa Sutton, une retraitée bien mise croisée justement sur le parvis de St Botolph’s Church. Elle reconnaît que ces immigrés européens ont en quelque sorte été formellement « invités » par le gouvernement quand il a permis, il y a une dizaine d’années, la libre circulation aux ressortissants européens, quand bien même le Royaume-Uni ne fait pas partie de l’espace Schengen. « Mais personne ne pensait que les choses tourneraient comme ça, ajoute-t-elle. Nous pensions qu’ils viendraient comme main-d’œuvre temporaire. Mais ils sont restés. C’est une invasion. »

Boston se trouve au centre d’une vaste plaine agricole. On y cultive la pomme de terre, les choux, les poireaux, tout ce qui pousse à cette latitude bien arrosée et venteuse. Or il y a bien longtemps qu’aucun Anglais ne s’est cassé le dos sur ces champs ingrats. Les travailleurs viennent en totalité de l’est du continent, logés dans des préfabriqués à peine salubres en lisière des exploitations. On les croise en ville, où ils font leurs courses dans les échoppes qui sont apparues pour les servir : boulangerie lituanienne, Polish supermarket. La boulangère qui range ses petits gâteaux multicolores derrière une vitrine vient en effet d’une banlieue de Vilnius. Elle en a marre de répondre aux questions des journalistes qui se succèdent ces derniers mois pour découvrir la ville la plus europhobe des Îles Britanniques. Tout juste concède-t-elle ceci : « Boston est une ville qui mourait. Depuis que nous sommes ici, elle meurt moins. »

Encore un tour au pub, d’où émane immanquablement cette légendaire odeur de graillon si caractéristique, pour se rendre compte que Boston, c’est vraiment Brexitland. En résumé, et après de nombreuses bières, voici ce qu’une assemblée d’individus majeurs et vaccinés, en majorité mâles, a à dire de son choix politique : « Le Brexit, c’est très bien. L’Angleterre est une île. Elle était forte sans l’aide de personne. Elle sera plus forte après avoir quitté l’Europe qui nous entrave. » Fermez le ban. Cela n’empêchera pas l’arrivée de nouveaux impétrants. Je quitte le « Carpenters Arms » pour tomber presque aussitôt sur deux personnages hagards. Ils déambulent dans High Street un gros sac en plastique à la main, presque un baluchon. Des voyageurs pauvres. Ils ne parlent pas un mot d’anglais, savent juste dire ceci : « Veliko Tarnovo, Bulgaria. » Le reste, ils le miment. Et on les comprend. Ils sont venus, oui, pour ramasser des pommes de terre. Sans chips, il manquerait quelque chose au fish n’ chips.